Max Camis

Max Camis (1890-1985). Il fut un peintre de talent, mais n'en fit pas sa carrière. Il fait la connaissance de Sédir pendant les années de la guerre 14/18. Après la mort de Sédir, il assure la direction des Amitiés Spirituelles jusqu'en 1985.

Napoléon (Fin)

   Le déroulement de cette extraordinaire destinée, semble présidé à tout instant par le chiffre du Maître ; et pour ne prendre que les grandes lignes ; c’est un premier septénaire qui va du moment où le jeune capitaine d’artillerie se fait remarquer en résistant aux anglais devant Toulon, jusqu’à celui, où, couvert de gloire, il renverse les chambres incapables de diriger la France, le 18 Brumaire !

Deux périodes de sept ans encore, pour la réalisation de la mission dont il est chargé et pendant lesquelles son génie confond le Monde, grâce à l’intervention providentielle. Cependant, c’est à la fin de cette deuxième partie que son humanité, tentée par l’adversaire, se laisse prendre aux calculs de la terre et perd peu à peu l’aide du Ciel. Et, enfin, le dernier septénaire, le plus grand au point de vue mystique, partant de la cour de Fontainebleau et cessant en l’île maudite avec le souffle du héros.

 Cinquante-deux années de vie donnant encore le nombre d’équilibre et de mystère : âge ultime des grands missionnés.

  

   Ses maréchaux sont au nombre de douze et, pour les trente deniers fatals, l’un d’eux doit le vendre. Et s’il fallait reprendre ainsi le jeu des chiffres et des concordances nous ne pourrions que constater la volonté du Père, dont le verbe sacré ne peut prendre vis-à-vis du commun des hommes que l’aspect des signes et des nombres.

Epouvantable « fléau de Dieu », diront la plupart des historiens ! Et cependant n’est-il pas confondant de voir les centres initiatiques d’alors et les sociétés secrètes, s’incliner devant sa mission, l’aider, le protéger même en mettant à son service des gardes invisibles et … visibles, puisque les mameluks ne le quittent pas.

 

    La tache noire, hélas ! Il en faut une ici-bas – étant donné la loi de dualité – est marquée par le divorce et le désir d’une grande lignée à son empire. Un envoyé ne peut se continuer en un homme, et en cela (malgré la fin du régime monarchique héréditaire), il pouvait être pris comme usurpateur. Le Ciel heureusement ne permet pas à un de ses soldats de tomber aussi lourdement : la croix rédemptrice était là pour racheter cette tentation et lui-même vient la demander à son ennemi le plus irréductible.

Abattu, l’auréole de sa gloire va grandir ! – et les générations sans comprendre admirent et subiront encore sa clarté pendant des siècles … s’il n’est pas revenu entre temps.

  

   Cette puissance réalisatrice demeure inexplicable, parce que « Son génie s’est élevé au delà des régions où brillent les lumières de notre siècle, et parce que les réformes sociales qui ont été conçues par ce génie supérieur, dépassent nécessairement la sphère des combinaisons politiques que l’on peut faire avec les idées connues », dit très justement Wronsky dans son ouvrage sur Napoléon.

En effet, dans quel domaine humain n’a-t-il pas réformé et construit, et qu’on veuille ou qu’on le nie, il n’en demeure pas moins une des dernières lueurs providentielles avant que notre vieux monde ne s’éteigne tout à fait.

D’aucuns, légitimement angoissés du danger commémorent la Bergère Lorraine, d’autres évoquent le Petit Caporal ! Pour sauver la France. Ce cinq mai dernier fut particulièrement fervent pour son souvenir aux Invalides et place Vendôme ! Puisqu’il ne peut plus malheureusement y avoir d’élans purs et sincères dans notre siècle taré, voyons dans ce geste un désir et comme tel l’appel vers En-haut pour qu’il nous revienne un missionné, seul capable de redresser le vaisseau qui menace de sombrer.

        

       Bulletin des Amitiés Spirituelles juillet 1928.

Napoléon (1er partie)

   Le voyageur qui aborde la Corse est tout d’abord séduit par la beauté et la diversité de ses sites ; aucune contrée de l’Europe n’égale ce mélange à la fois sauvage et riant et ses aspects tour à tour grandioses ou charmants.

On s’étonne alors de ne pas y trouver des êtres intelligents et calmes ; un lieu aussi favorisé devrait, semble-t-il, produire des hommes supérieurs ? Mais la Corse s’est parée et a attendu pendant des siècles la venue de Napoléon ! Cet unique enfant a suffi pour bénir le coin de terre isolé du continent, à dessein !

La baie d’Ajaccio donne l’impression d’un endroit choisi ; et cependant, la ville même est décevante et semble encore s’étonner, d’avoir eu un tel honneur ! Dans l’agglomération la plus voisine du port, parmi les rues étroites et sales, la sévère demeure des Bonaparte se dresse silencieuse et digne au milieu des autres.

   Passer ce porche, toucher la rampe de fer, pénétrer dans ces vastes pièces où le pas rapide du jeune officier s’est fait entendre, vivre dans l’atmosphère de cette maison provoque un sentiment inexprimable et profond : un sopha à l’étoffe passée, sur lequel Lœtizia Ramolino mit au monde cet être prodigieux ; à côté, dans la petite chambre carrelée, cette trappe, par laquelle, pour fuir la révolution il est parti, un beau jour pour la France, d’où il devait régner sur l’Europe !

Et l’Esprit s’envole à la suite du grand aigle jupitérien et solaire ! …..

  

   Dans la nuit de l’Assomption 1769, le grand Frédéric en son château de Schönbrunn (future prison du roi de Rome !) voyait du reste dans un demi sommeil l’apparition d’un boule de feu dans le Ciel et sa chute fulgurante sur notre planète. Fortement impressionné, l’empereur fit prendre note de cette image encore toute fraiche, par un chambellan de service et un demi-siècle après, en retrouvant les papiers de ce personnage on pouvait constater le rapport indéniable qu’il y a entre cette trainée de feu abordant la terre et la naissance de Napoléon à Ajaccio !

Le grand constructeur des empires centraux, le génie malfaisant de la politique anti-française, que l’Angleterre et l’Allemagne devaient suivre par la suite ; cet ami des sceptiques et des esprits révolutionnaires, voyait dés la fin de son règne la marque lumineuse du redresseur et du justicier.

On ne peut malheureusement marquer tous les signes providentiels qui entourent la naissance, la vie et la mort de ce géant solaire – d’autant plus que l’histoire n’en conserve, hélas ! Qu’une faible partie ; mais il est impossible en reprenant les principaux d’en nier l’importance : au point de vue astronomique d’abord, l’apparition d’une planète au début et à la fin de cette destinée qui se lève dans une île vers l’est, et va s’éteindre encore dans l’océan à l’ouest. D’après les mémoires écrits par ses compagnons de captivité à St Hélène, il y aurait eu à sa mort une participation grandiose de la nature : les éléments déchaînés, hurlent et gémissent de douleur autour de la prison d’où la grande âme venait de partir.

Et chaque année, le 5 mai, au soir, le soleil vient cacher son orbe rouge entre les deux arches de l’arc triomphal dont il avait lui-même indiqué l’emplacement. En 1840, Victor Hugo, décrivant le retour aux Invalides, dit le rayonnement de l’astre roi à l’instant même où le char funéraire franchissait l’arche et cela malgré une tourmente de neige et de pluie qui sévissait depuis le matin !

        

       Bulletin des Amitiés Spirituelles juillet 1928.

Une visite ?

Ce dimanche-là je m’étais embarqué en de nombreux véhicules allant hors de Paris pour visiter un hospice d’aliénés où j’avais un ami. En approchant des hautes bâtisses sombres groupées autour du clocher comme une cité d’Apocalypse, j’avais ressenti la mystérieuse emprise qui ne m’était que trop connue !

La première fois, je m’étais étonné de cette chape de tristesse tombant sur moi comme une charge inexprimable – mais en sortant de cet enfer terrestre j’avais compris tout ce qui peut planer autour de la misère humaine. Une fois les formalités accomplies je m’engageais par ces bâtiments grillés au milieu des sections…que la science malhabile croit pouvoir classer, et ayant donné le nom de celui que je venais voir, je pénétrais dans la salle de visite.

Quoique que cela me fut habituel, je n’éprouvais pas moins chaque fois une sorte de gêne vis à vis de ces proscrits portant la même bure.

M’étant glissé près d’une table, je considérais sans en avoir l’air les groupes de parents entourant leur fils, leur mari ou leur père, et derrière les mots, les nouvelles et même les rires, j’entrevoyais tout le drame de ces etres ne retrouvant plus celui avec lequel ils avaient vécu.

Une vielle maman, muette de douleur, caressant doucement la tête du petit maintenant hagard et grisonnant. – un jeune homme à la tête difforme, riait aux tristes nouvelles que son père lui apprenait… Mais mon ami arrivant, je me levais, laissant la salle bruyante pour prendre les allées du parc qu’un automne avancé rendait solitaires.

Une fois les premières nouvelles échangées, mon compagnon reprit comme chaque dimanche sa divagation sur la fébrilité de ses pensées et l’incompréhension de ce que l’on pouvait vouloir faire de lui.

 

J’opposais une gaieté affectueuse, essayant de changer de conversation. Mais les pupilles se rétractaient, se dilataient et le nuage noir s’interposait entre nous comme une barrière occulte. Au bout de quelques temps de marche nous étant assis, j’essayais de faire sentir la calme beauté de cette saison aux feuillages rougissants, à l’atmosphère ouaté.

– « J’ai vu cela quand j’étais grand seigneur » puis se reprenant : « Allons , tu vois, je n’ai rien d’un grand seigneur.

– C’est constamment une lutte entre les personnages hauts placés, savants, et moi, pauvre cordonnier qui ne sait rien ! »

Je crus devoir dire que cela passerait.

« Hélas non, me dit-il tristement : je suis comme un champ de bataille ou il faut que des parents, des personnes que je n’ai jamais connues viennent guerroyer ». Cette lueur surgissant des ténèbres douloureuses. – Cette mystérieuse loi des réincarnations et de l’hérédité venant en ce cerveau malade m’angoissèrent. Devant cette rupture d’équilibre que Balzac a fait sentir dans son « Louis Lambert » je songeais malgré moi à une épreuve surhumaine ; à la libre acceptation d’une croix salvatrice et, dans l’ombre du soir, ce compagnon d’une heure prenait des allures de géant que ma faiblesse ne pouvait comprendre.

 
Du reste, comment juger, pourquoi juger ! – Celui que le destin écrase à côté de nous porte peut-être librement notre charge – alors que la curiosité essaye d’y déceler un jugement. Aussi, ce soir là, je fus peut-être moins raide et plus affectueux avec le frère dont un tournant de route m’avait fait entrevoir la blessure.
 
 

                                                                                       Bulletin des Amitiés spirituelles, 1923.

Le pauvre pêcheur

Le père Morvan ne pêchait plus ! – la guerre lui avait enlevé ses deux fils, les deux seuls matelots de son bord. Cependant, malgré qu’il fût seul, on le voyait sortir dès le petit jour avec les pilotes du port. C’était là sa seule raison de vivre, mais malheureusement l’ankylose de ses vieux membres ne lui permettait plus le large ; il longeait maintenant la côte pour s’abriter et ne pas donner trop de voiles.

Et, tout en tirant d’interminables bordées, il suivait du regard les voiles qui pêchaient au loin, songeant aux bonnes époques de sa vie.
 
Avant de virer de bord, il ramenait sa ligne – bien rarement avec quelque chose, hélas ! et, ainsi, la journée passait donnant un peu plus de tristesse à son cœur. Au retour, les voiles multicolores descendaient et la jetée résonnait joyeusement du choc des sabots ; alors Morvan rentrait furtivement amarrer son vieux compagnon. C’était l’heure humiliante, car des embarcations fusaient les plaisanteries qui chaque soir mettaient plus d’amertume à sa déception.

Sur le quai même, les marchands lui demandaient avec une inlassable ironie « Si le père Morvan avait pêché beaucoup de goémon » ! Et le pauvre pêcheur, marmonnant, passait, n’ayant que juste pour son repas et l’amorce de lendemain – parfois même sans rien.

Heureusement, le chemin de la falaise redonnait à sa tristesse le silence qu’il aimait : dans les dernières lueurs du jour que l’eau conserve longtemps encore, il retrouvait un peu de consolation. Et ce soir là, tout en lui semblait plus grand, plus calme. Il avait laissé entre les mains de la veuve Floury deux maquereaux, toute sa pêche, à cette pauvre folle qui attendait le retour de son homme, perdu en Islande depuis vingt ans.

Notre pauvre pêcheur allait, sans plus penser à son sacrifice ; mais, conscient du jeûne qui l’attendait : une joie inexprimable l’envahissait, comme à l’aube de sa vie d’aventures sur les mers de Chine. Il retrouvait à tel point ses sensations de jeunesse que, concentré en sa pensée, il n’avait pris garde en croisant un grand inconnu près de la cabane des douaniers. Cependant ses paroles lui revenaient : « Bonsoir, père Morvan, la pêche sera bonne demain » !

Qu’en savait t’il ! et puis, pas pour lui, qui ne pouvait aller au large, où se trouvaient les bancs de poissons ! – Et la nuit était venue, pleine de rêves de pêche et d’aides inattendues – la ligne ne pouvait suffire et la cale de la « Marie Thérèse » se remplissait de la manne frissonnante et argentée.

Aussi, le réveil avait t’il été mal accueilli par un : « Quelle chienne de vie ! » et la lassitude de mettre un pied devant l’autre. Puis, l’habitude l’avait remis à la barre, et, dans le clapotis bleu, l’embarcation filait vent debout, pendant que les autres pêcheurs hissaient leurs voiles dans un bruit aigu de poulies qui grincent.

Quelques petits poissons trouvés par hasard sur un banc avaient permis d’amorcer la ligne ; et chose étonnante, aux premières brasses, la secousse caractéristique s’était fait sentir : prés du phare le père Morvan avait tiré un gros maquereau, puis deux, trois…
Et l’activité de ses belles époques lui était revenue, et les dos rayés de violet, de bleu et de vert, les ventres argentés sautaient de nouveau entre ses pieds. Il avait jeté l’ancre, baissé les voiles et il pêchait joyeusement, retrouvant ses moyens d’autrefois : des roussettes, des lieux, des drainies venaient diversifier le tas de poisson qui montait toujours.

A l’heure du retour, en plus de sa voilure ordinaire, il avait hissé la voile de flèche, chose qu’il ne faisait plus depuis longtemps. Et ce soir là, la « Marie Thérèse » avait fait une entrée de grand style dans le port de Loguivy.

L’étonnement des matelots fut à son comble, quand ses flancs livrèrent l’abondante marée aux marchandes. Morvan avait pêché à lui seul plus qu’un chalutier de Cancale, et Morvan était seul ce jour- là qui rapportât quelque chose.
La jalousie y voyait l’intercession du diable, ou l’aide d’un sorcier de Paimpol ; mais les mousses n’osèrent rien dire.

Depuis ce jour, la veuve de Floury mange et le père Morvan continue de rapporter du poisson.

Cette petite histoire n’a guère besoin de commentaire la pureté évangélique qui l’éclaire peut être une indication pour chacun.

 
                                                            Bulletin des Amitiés Spirituelles, Août – Septembre 1920.

Grande leçon de la guerre

Dans l’activité enfiévrée que l’on mène à Paris, il est parfois des instants de repos ou la pensée prend une acuité saisissante.

Par un de  ces rares moments, ou le temps semble ne plus exister, nous nous trouvions deux camarades des tranchées sur un banc de la terrasse des Tuileries. Lui, simple paysan de Savoie, de passage dans la capitale ; moi, personnage comme il en a tant, farci d’idées, de théories et de systèmes ; brûlant ses forces dans le remous social.

La nuit était presque descendue, et l’on ne voyait plus à l’horizon qu’une petite lueur rougeâtre se découpant sous l’Arc de Triomphe. A nos pieds, les voitures suivant l’ellipse de la place, jetaient des lueurs fugitives. Mais nous, retournés vers les champs de bataille de l’Est et du Nord, nous parlions de la guerre.

Le langage simple de mon ancien compagnon me reposait et comme enhardi par mon silence, il repassait en revue : les attaques en vagues de compagnies, la corvée de soupe au moment des éclatements d’obus, le coup de main dans la nuit, les interminables jours passés sous la terre avec l’attente du bombardement.

Toutes ces misères et leurs détails atroces s’estompaient, ne laissant plus de cette défense avancée pour la France qu’un noble effort mystérieusement consenti par tous et où, instinctivement, nous étions fiers d’avoir été mêlés ! Mais, peu à peu, les souvenirs diminuaient, laissant le silence monter et unir nos pensées en une communion, inexprimable.

Sur la place, l’hallucinante ronde des véhicules allait toujours accompagnée des rumeurs sourdes de la ville.

Enfin me décidant à rompre le silence, je demandais :
- Et maintenant, que penses tu de ce qui se passe ?
- Eh bien ! je vais te dire, ce n’est pas ça ! quand, par les belles nuits calmes, je regardais monter les fusées, j’espérais mieux de la Paix, Patrie, Champ d’honneur, Justice, cela avait un sens alors ; maintenant, c’est déjà oublié.
Le rôle de débiteur est lourd à porter et socialement, il s’oublie : aussi la guerre continue !
Il fallait tenir contre le boche ; maintenant, il faut résister contre l’égoïsme et le manque de conscience.
Dans les tranchées, nous étions soutenus par l’Esprit de la France ; actuellement, c’est tout juste si on ne la renie pas et l’on est seul.
Non, vois tu, la société ne marche pas, parce que les affaires de César ne peuvent aller sans la lumière d’En-Haut, et c’est mettre la charrue avant les bœufs que de parler d’idées quand personne n’est prêt à les réaliser.
On reproche la mauvaise gérance aux gouvernements. Mais nous n’avons que ce que nous méritons.

- Alors ? Demandais je timidement.
- Ben, Alors, il n’y a plus à hésiter : puisque César ne veut pas voir clair, occupons nous des affaires du Père. Suivons le Christ qui ne s’occupe que des êtres qui souffrent et, en nous occupant de cela, tout le reste nous sera donné de surcroît !…
L’Evangile le dit du reste : et tu sais, maintenant, je ne crois plus qu’à cela.

En face de tant de lucidité et de décision, je restais silencieux, mes arguments d’autrefois ne sortaient plus.
Ce simple m’avait donné une leçon, et les rudes paroles qu’il venait de me dire prenait une valeur définitive que j’étais prêt d’accepter.

 
                                                                                                              Bulletin des Amitiés Spirituelles Mai 1920