Une visite ?

Ce dimanche-là je m’étais embarqué en de nombreux véhicules allant hors de Paris pour visiter un hospice d’aliénés où j’avais un ami. En approchant des hautes bâtisses sombres groupées autour du clocher comme une cité d’Apocalypse, j’avais ressenti la mystérieuse emprise qui ne m’était que trop connue !

La première fois, je m’étais étonné de cette chape de tristesse tombant sur moi comme une charge inexprimable – mais en sortant de cet enfer terrestre j’avais compris tout ce qui peut planer autour de la misère humaine. Une fois les formalités accomplies je m’engageais par ces bâtiments grillés au milieu des sections…que la science malhabile croit pouvoir classer, et ayant donné le nom de celui que je venais voir, je pénétrais dans la salle de visite.

Quoique que cela me fut habituel, je n’éprouvais pas moins chaque fois une sorte de gêne vis à vis de ces proscrits portant la même bure.

M’étant glissé près d’une table, je considérais sans en avoir l’air les groupes de parents entourant leur fils, leur mari ou leur père, et derrière les mots, les nouvelles et même les rires, j’entrevoyais tout le drame de ces etres ne retrouvant plus celui avec lequel ils avaient vécu.

Une vielle maman, muette de douleur, caressant doucement la tête du petit maintenant hagard et grisonnant. – un jeune homme à la tête difforme, riait aux tristes nouvelles que son père lui apprenait… Mais mon ami arrivant, je me levais, laissant la salle bruyante pour prendre les allées du parc qu’un automne avancé rendait solitaires.

Une fois les premières nouvelles échangées, mon compagnon reprit comme chaque dimanche sa divagation sur la fébrilité de ses pensées et l’incompréhension de ce que l’on pouvait vouloir faire de lui.

 

J’opposais une gaieté affectueuse, essayant de changer de conversation. Mais les pupilles se rétractaient, se dilataient et le nuage noir s’interposait entre nous comme une barrière occulte. Au bout de quelques temps de marche nous étant assis, j’essayais de faire sentir la calme beauté de cette saison aux feuillages rougissants, à l’atmosphère ouaté.

– « J’ai vu cela quand j’étais grand seigneur » puis se reprenant : « Allons , tu vois, je n’ai rien d’un grand seigneur.

– C’est constamment une lutte entre les personnages hauts placés, savants, et moi, pauvre cordonnier qui ne sait rien ! »

Je crus devoir dire que cela passerait.

« Hélas non, me dit-il tristement : je suis comme un champ de bataille ou il faut que des parents, des personnes que je n’ai jamais connues viennent guerroyer ». Cette lueur surgissant des ténèbres douloureuses. – Cette mystérieuse loi des réincarnations et de l’hérédité venant en ce cerveau malade m’angoissèrent. Devant cette rupture d’équilibre que Balzac a fait sentir dans son « Louis Lambert » je songeais malgré moi à une épreuve surhumaine ; à la libre acceptation d’une croix salvatrice et, dans l’ombre du soir, ce compagnon d’une heure prenait des allures de géant que ma faiblesse ne pouvait comprendre.

 
Du reste, comment juger, pourquoi juger ! – Celui que le destin écrase à côté de nous porte peut-être librement notre charge – alors que la curiosité essaye d’y déceler un jugement. Aussi, ce soir là, je fus peut-être moins raide et plus affectueux avec le frère dont un tournant de route m’avait fait entrevoir la blessure.
 
 

                                                                                       Bulletin des Amitiés spirituelles, 1923.