Grande leçon de la guerre

Dans l’activité enfiévrée que l’on mène à Paris, il est parfois des instants de repos ou la pensée prend une acuité saisissante.

Par un de  ces rares moments, ou le temps semble ne plus exister, nous nous trouvions deux camarades des tranchées sur un banc de la terrasse des Tuileries. Lui, simple paysan de Savoie, de passage dans la capitale ; moi, personnage comme il en a tant, farci d’idées, de théories et de systèmes ; brûlant ses forces dans le remous social.

La nuit était presque descendue, et l’on ne voyait plus à l’horizon qu’une petite lueur rougeâtre se découpant sous l’Arc de Triomphe. A nos pieds, les voitures suivant l’ellipse de la place, jetaient des lueurs fugitives. Mais nous, retournés vers les champs de bataille de l’Est et du Nord, nous parlions de la guerre.

Le langage simple de mon ancien compagnon me reposait et comme enhardi par mon silence, il repassait en revue : les attaques en vagues de compagnies, la corvée de soupe au moment des éclatements d’obus, le coup de main dans la nuit, les interminables jours passés sous la terre avec l’attente du bombardement.

Toutes ces misères et leurs détails atroces s’estompaient, ne laissant plus de cette défense avancée pour la France qu’un noble effort mystérieusement consenti par tous et où, instinctivement, nous étions fiers d’avoir été mêlés ! Mais, peu à peu, les souvenirs diminuaient, laissant le silence monter et unir nos pensées en une communion, inexprimable.

Sur la place, l’hallucinante ronde des véhicules allait toujours accompagnée des rumeurs sourdes de la ville.

Enfin me décidant à rompre le silence, je demandais :
- Et maintenant, que penses tu de ce qui se passe ?
- Eh bien ! je vais te dire, ce n’est pas ça ! quand, par les belles nuits calmes, je regardais monter les fusées, j’espérais mieux de la Paix, Patrie, Champ d’honneur, Justice, cela avait un sens alors ; maintenant, c’est déjà oublié.
Le rôle de débiteur est lourd à porter et socialement, il s’oublie : aussi la guerre continue !
Il fallait tenir contre le boche ; maintenant, il faut résister contre l’égoïsme et le manque de conscience.
Dans les tranchées, nous étions soutenus par l’Esprit de la France ; actuellement, c’est tout juste si on ne la renie pas et l’on est seul.
Non, vois tu, la société ne marche pas, parce que les affaires de César ne peuvent aller sans la lumière d’En-Haut, et c’est mettre la charrue avant les bœufs que de parler d’idées quand personne n’est prêt à les réaliser.
On reproche la mauvaise gérance aux gouvernements. Mais nous n’avons que ce que nous méritons.

- Alors ? Demandais je timidement.
- Ben, Alors, il n’y a plus à hésiter : puisque César ne veut pas voir clair, occupons nous des affaires du Père. Suivons le Christ qui ne s’occupe que des êtres qui souffrent et, en nous occupant de cela, tout le reste nous sera donné de surcroît !…
L’Evangile le dit du reste : et tu sais, maintenant, je ne crois plus qu’à cela.

En face de tant de lucidité et de décision, je restais silencieux, mes arguments d’autrefois ne sortaient plus.
Ce simple m’avait donné une leçon, et les rudes paroles qu’il venait de me dire prenait une valeur définitive que j’étais prêt d’accepter.

 
                                                                                                              Bulletin des Amitiés Spirituelles Mai 1920