Marie

A Marie nous devons tout, puisque, sans Elle, nous n’aurions pas eu le Christ, qui est tout. A Marie nous devons tout et nous ne remboursons guère, pas plus que nous ne remboursons à nos mères terrestres, à toutes celles qui nous ont aimés, torchés et nourris, et qui, un jour, ont connu ce désespoir : la vie les quittant, avec leur gosse, séparé d’elle par une autre, un autre, un couple naissant.

 
 

Pourtant le culte marial m’a toujours inspiré de l’aversion par ses arabesques, ses guirlandes qui vont des douceâtres images saint-sulpiciennes de la mauvaise époque à des statues effroyables de bêtise. Et aussi – ce qui est plus grave –  parce que ce culte voile celui du Christ, lequel devrait rester l’essentiel, de par Sa volonté, c’est-à-dire celle de Dieu, et l’acquiescement de Marie elle-même.

 

Tenter de fixer en nous et hors de nous le rôle de Marie est aussi difficile que de photographier une comète ! Et puis, à quoi bon « photographier », c’est aimer tout le nécessaire. Pourtant nous savons, nous sentons que Marie est au-dessus de nous, brillant d’un feu immense et arrêtée, pour nous aider, nous protéger, nous ôter le désespoir par l’exercice de sa patience et de sa compassion. Nous naissons d’une femme : notre mère. Nous mourrons avec une femme : la Vierge : « Priez pour nous maintenant et à l’heure de notre mort… »

 

De quelle monnaie peut-on payer Marie de tant de soins et d’aide ? En aimant son Fils, simplement. Marie ne vit que de son Fils, bien sûr. Mais il y a des amours superbes, un peu tapageurs, nourris de bruits, de manifestations. Celui que portait Marie à jésus avait la classe de certains grands silences. Il l’a toujours.

 

Regardez l’effroi de la jeune Vierge à l’Annonciation, quand l’ange lui dit son destin terrible et merveilleux. Elle accepte, elle ne demande rien, ne lutte pas, elle consent. Regardez-là pendant qu’à Bethléem la paille éblouit la porte, avec l’Enfant, face à ces mages, à ces bergers venus de si près et de si loin. Déjà elle est en retrait devant Celui qui vient de naître, discrète, protégeant, nourrissant, lui donnant pour piédestal ses genoux, très simple support d’un Dieu, de Dieu...

 

Regardez-là, après le Temple, quand Jésus vient de parler aux docteurs, qu’Il lui échappe – douze ans… un âge déjà dur, encore tendre –. Ou plus tard, au début de la vie publique, à ces noces de Cana où elle va demander du vin au lieu de l’eau, et obtenir le premier grand miracle au prix d’une humiliante mise en place de sa condition humaine par rapport à celle, divine, de son Fils. Et puis, au pied de la croix où Il meurt atrocement, Marie, statue de la douleur comme Il est celle de la souffrance. Là au moins, une autre femme l’aide, cette Marie-Madeleine qui sut aimer Jésus comme peut-être personne ne le put, cette pécheresse odorante, sauvée par son immense amour.

 

Marie n’est qu’acceptation, qu’obéissance, que douceur, que silence et bonté ; Marie, c’est toute la chaleur des femmes, aucune de leur curiosité, de leur nervosité, de cet appétit de conquête qui révèle une nature si difficile. Marie, c’est la mère avec ses intuitions, son dévouement, son extraordinaire importance. Car voilà, finalement, le miracle marial. C’est que cette femme effacée ait été transformée en Reine du Ciel, non seulement par la vénération des hommes, mais aussi par un acte de la volonté divine. De la servante fut faite la Reine, de l’ombre fut faite la lumière, de la douleur la suprême béatitude, de l’effacement, la gloire.

 

Pauvres chères linottes, qui, de nos jours, vous donnez de l’étoffe et de l’importance, quand passerez-vous du turbulent bataillon d’Eve à celui de Marie, de la mère ? Ce n’est pas une question de maternité physique. Il y a tant de mères qui ne sont hélas ! que femmes. Mais aussi des femmes qui savent être mères sans avoir jamais mis au monde. Voulant accéder à la première place, la femme est infailliblement condamnée à la seconde. Elle préfère ainsi l’ombre à la lumière. Quel malheur ! Car si quelque chose manque dans ce corps social aujourd’hui en désordre, c’est bien les refuges que peuvent être parfois les bras ouverts des vraies femmes, de celles qui ne jouent plus à la poupée.

 

Femmes, hommes, nous devons tout à Marie ; puisque nous lui devons Jésus, l’Ami. Comment ne nous tournerions-nous pas vers Elle, ne chercherions-nous pas dans sa tendresse un secours toujours accordé. Tel Fils, telle mère… Par cette étrange et mystérieuse destination, Marie est l’autre colonne qui monte de la terre au ciel. Elle est la rose grave et souriante qui a enfin fleuri sur la croix.

 
 

Bulletin des Amitiés Spirituelles, Juillet 1965.