Le veilleur

Si de ce qu’on lui raconte  — pour l’endormir — la multitude conclut que tout va bien, que le progrès nous prépare le bonheur, que les niveaux de vie s’élèvent, que la lutte contre la maladie débouche sur de sensationnelles victoires, qu’il y a aujourd’hui  non seulement le dynamisme mais le couronnement sur tous les plans, par contre beaucoup de ceux qui pensent, observent, méditent, réfléchissent, sont hantés par le désordre et le déséquilibre du monde actuel.

 
 

A l’enflure des projets, intentions ou programmes correspond l’inquiétude et quelquefois la crise ouverte. Ce n’est pas être chagrin que de constater les crimes que provoquent, ici ou là, les conflits politiques. Ce n’est pas être chagrin que de reconnaître la tristesse et l’incohérence de cet univers de grandes masses devenu d’une sensibilité maladive depuis que nous ressentons — car cette fois nous en sommes informés — ce qui se passe au point le plus éloigné du monde. Ce n’est pas être chagrin que de jauger l’effarement de l’homme devant ces casernes qu’on nous construit pour vivre, image bâtie d’une civilisation polytechnicienne inspectée par les préposés des Finances.

 
 

Ce n’est pas être chagrin que de voir chaque malade emballé dans des hôpitaux aussi anonymes que certaines fois fastueux et livré, paquet de souffrance et d’angoisse, à l’orgueil et à la sottise des princes — bien dénommés — de la science médicale, cette farce grandiose. La torture qui se distribue, pour notre honte, dans certains camps d’Afrique et d’Asie n’est parfois que de la petite bière auprès de celle, d’usage banal, qu’administrent les hommes couverts par le blanc de leurs blouses, sinon par celui de leur conscience et du désintéressement.

 
 

Quand à la morale des nations de ce temps, elle va du « Enrichissez-vous » américain au « Conservons » des Russes, les autres peuples aspirant à conquérir, à rapiner, ce qui est bien naturel, puisqu’ils ont pour principale richesse leurs appétits. Passablement déplumé, le vieux coq gaulois, romantique comme il se doit, cocoricote sur son fumier, content comme cochon d’une basse cour rétréci, mais qu’il élargit d’un chant casseur et supposé par lui universel alors qu’il n’est que tonitruant.

 
 

On me trouvera pessimiste. Mais c’est que j’aime l’homme et ses courageuses entreprises, les petites maisons charmantes et l’artisanat, les malades soignés et les Etats qui ont le sens de l’humain, et aussi cette France aux beaux contours qui fut quelquefois le pays de l’équilibre et de la vraie générosité, celle qui se taisait.

 
 

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Nous qui savons quelques petites choses que le Ciel a eu la bonté — et peut-être l’imprudence — de nous apprendre, on vient parfois nous demander : « Mais que fait le Christ, où est le Christ ? ». On se demande et on nous interroge avec naïveté, mais aussi assez d’angoisse pour que nous ayons envie d’essayer de répondre à cette question. Il y a bientôt deux mille ans, le Verbe incarné en Jésus mourait et ressuscitait ayant tout livré de Son message au monde. Depuis, il n’apparaît pas plus nécessaire qu’Il soit revenu pour une mission publique qu’il serait nécessaire à un paysan de semer deux fois le même champ.

 
 

Mais comme le paysan surveille ses graines, puis ses plants, puis les fleurs, le Christ n’a jamais cessé de surveiller de très près Son immense jardin. Il a, depuis deux mille ans, envoyé non pas un ou dix, mais cent mille ou un million de saints, ceux-ci n’étaient rien d’autre que Ses amis, sélectionnés pour leur combativité, leur poids, leur héroïsme, leur attachement à Son œuvre. Mieux, on peut le dire aujourd’hui, — à plusieurs reprises — le Ciel a déplacé un très illustre Voyageur qui ressemble au Seigneur comme un frère et qui est venu activer certaines mutations, amorcer la liquidation de certaines ivraies. Que veut-on de plus ? Qu’Il soit là ? Mais qui nous dit qu’Il n’y est pas ? Mais qui aurait actuellement sur la terre le droit de Le découvrir, sinon ceux avec lesquels Il a en commun l’amour parfait des êtres et des choses ?

 
 

Je plains beaucoup ceux qui, L’ayant croisé, n’ont vu en Lui qu’un homme au comportement singulier, ou un « brave homme », mais Sa charité, ce jour-là, a justement été de ne pas se découvrir. Jésus de Nazareth avait prévenu : « Maintenant, ils sont coupables parce qu’ils m’ont vu et entendu, parce que j’ai vécu, parce que j’ai parlé, parce que j’ai fait des miracles parmi eux ».

 
 

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Aux faibles que nous sommes tous, aux inquiets que nous sommes tous, aux angoissés que nous sommes tous devant le déclenchement de certaines forces libérées par nos imprudences, je voudrais pourtant apporte une certitude. Jamais le grand Veilleur n’a autant veillé qu’en ce moment, surveillant de chacun la maladie, l’effort, la peine. Cette saison est déjà celle où le fruit mûrit et de forts vaillants ramasseurs s’apprêtent, dans les granges (pendant que s’apprêtent aussi des voleurs, ceux de l’autre). Le Verbe est parmi nous, soyez-en sûrs et sont actuellement incarnés tous ceux de Son état-major, sans parler de la piétaille.

 
 

Où est-Il ? Que fait-Il ? Eh bien : comme d’habitude, Il aime, ne permettant absolument pas que le crible soit un couperet et le monde actuel un échafaud. La question n’est pourtant pas de savoir où Il est ; on ne viole pas certains incognitos. Elle est de se façonner sur Lui si exactement que chacun de nous puisse Le reconnaître. C’est un « jeu » qui demande de l’application, beaucoup de douceur, d’opiniâtreté, de décision, mais nous devons savoir que nous avons encore un peu de temps. Pas assez cependant, pour en perdre…

 

 

Janvier 1966. Bulletin des Amitiés spirituelles.