Le Christ de la nuit

Parce que notre terre est physiquement et moralement en proie aux convulsions, parce que nos quotidiens sont bousculés, parce qu’au-dessus de nous l’atmosphère est lourde, certains se posent cette question : Où est le Verbe, que fait le Christ ? Et d’autres, plongés dans des creux de vagues, gémissent à leur tour : « Jésus, pourquoi nous as-tu abandonnés ? ». Sur la croix le Fils l’avait dit au Père ; ce cri, d’avance, est excusé, comme du reste à peu près tout.  

Le double aspect du christianisme contemporain, c’est bien en effet que le Christ n’a jamais été plus près de nous et qu’Il n’a jamais semblé plus absent. D’abord absent, bien sûr, parce que nous adorons des idoles, que ce soit d’orgueilleuses créations humaines ou le vieux jeune veau d’or solidement campé sur ses pattes et coté en Bourse. Absent aussi pour une plus sérieuse raison : c’est qu’Il veut compter Ses fidèles.  

Actuellement, la terre est davantage en jugement et chacun de nous sur la terre est davantage en jugement. D’où un peu de remue-ménage…Et le Christ Se cache de nous parce l’épreuve suprême, c’est de Lui être fidèle en Son apparente absence.  

*

Il est facile d’être pour le Christ quand Il est là, beaucoup plus difficile quand Son rayonnement disparaît, quand c’est la nuit, quand Sa main n’est plus sur nos épaules. Les premiers disciples en surent quelque chose dans la débandade qui fut une des prémices de la croix. Les plus croyants - et il y en avait qui n’étaient pas des futurs apôtres – gardèrent leur foi, prièrent et attendirent. Pas longtemps, on le sait, très exactement trois jours.  

Nous autres, nous avons cette belle histoire derrière nous, c’est-à-dire qu’en sondant les Evangiles, en les vivant surtout, nous pouvons trouver la lumière de secours, et avec elle la direction du lieu où Il Se cache. D’autres diront autre chose et ils auront peut-être raison parce qu’il y a plusieurs voies pour arriver au Seigneur. Reprenant le plus ardent Sédir, le christianisme le plus pratique, le plus équilibré, le plus facile au fond et celui qui se prête le moins aux déviations, nous n’avons, pour indiquer l’endroit exact où Il est sur la terre actuelle, qu’à rappeler Ses propres paroles :  

«J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger et vous m’avez recueilli ; j’étais nu et vous m’avez vêtu ; j’étais malade et vous m’avez visité ; j’étais en prison et vous êtes venus auprès de moi… En vérité, je vous le dis, autant de fois que vous l’avez fait à l’un des plus petits d’entre mes frères, vous me l’avez fait à moi-même. J’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’ai eu soif et vous ne m’avez pas donné à boire ; j’étais étranger et vous ne m’avez pas recueilli ; j’étais nu et vous ne m’avez pas vêtu ; j’étais malade et vous ne m’avez pas visité ; j’étais en prison et vous n’êtes pas venus auprès de moi… En vérité, je vous le dis, autant de fois que vous ne l’avez pas fait à l’un des plus petits d’entre mes frères, vous ne me l’avez pas fait à moi-même. » 

*

Ce qui veut dire aussi que maintenant surtout Dieu est dans la vie et non seulement dans des églises ou des réunions qui sont des créations humaines justifiés, mais des humaines quand même. Le jugement est sur ce point précis : savoir si on Le visite en prison, si on Lui donne à boire et à manger quand Il a faim et soif par d’autres bouches que la Sienne. C’est très clair. Au pauvre, au pauvre donc, où qu’il soit - et ne prenons pas le mot dans son sens matériel, le plus limité. Passant par la croix, la permanente résurrection est le prix de cette charité qui n’est pas autre chose que Sa recherche. Jamais le Christ n’a été aussi présent puisque jamais peut-être il n’y a eu autant de souffrances autour de nous.      

 

 

Octobre 1960. Bulletin des Amitiés Spirituelles.