La forêt de Bondy

(Forêt de Bondy -  expression signifiant un lieu mal fréquenté, voire un coupe-gorge)

 

Tout ce qui, dans l’univers religieux, n’appartient pas aux Eglises ayant une tradition longue et le garde-fou de l’expérience, d’us et coutumes contre-signés de prudence, est exposé au danger du marivaudage dans les eaux troubles du merveilleux. Les tenants du catholicisme n’échappent du reste qu’à grand peine à l’ornière : les églises sont bourrées de statues de saints auxquels je ne veux aucun mal, mais que leurs attributions « ménagères » – la retrouvaille des objets perdus par saint Antoine de Padoue, la protection du bétail par saint Martin d’Entremont ! – transforment en fonctionnaires-sorciers d’une utilité difficile à apprécier.

 

Les hiérarchies sacerdotales tolèrent cet état de choses comme elles tolèrent la distribution des médailles bénites ou des images pieuses, mais elles veillent à ce que le culte ne soit pas contrarié ou emporté par la bricolerie religieuse. 

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Pour les « indépendants », le goût du merveilleux n’est plus une ornière, mais un gouffre. Le seul fait qu’ils aient voulu adhérer à une forme religieuse libre les condamne à une vigilance sans cesse nécessaire pour peu qu’ils veuillent se protéger contre les inévitables élucubrations. Le goût du gris-gris est la chose la plus naturelle, la plus humaine. Il se manifeste de mille et une façons : admiration forcenée pour l’homme qui paraît représenter Dieu, et auquel on demande à tout bout de champ de réformer le monde, prières comminatoires et frénétiques, recherches folâtres dans la futaie de la littérature para-religieuse où les auteurs les plus douteux ont dessiné de maigres paysages issus de leur imagination.

Rien ne paraît négligeable pour apaiser cette soif d’un délire confondu avec le surnaturel. 
 
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La maladie mise à la mode par la médecine, la Sécurité sociale et la bonne volonté générale constitue un terrain de choix. Nos peigneurs de comètes s’y sont précipités avec passion. Tels les gros Saint-Bernard qui arpentaient la neige jadis un baril de rhum pendu au col, nos gens courent d’un malade à un autre malade, portant au col des recettes magiques, des remèdes étonnants, des médications renouvelées de l’antique, prônant des régimes d’eau lourde, de végétaux, de brique (et surtout de broc) qui sont assurément moins toniques que l’alcool des bons chiens. Ils ont aussi guérisseurs en poche.

Quand leur science est en défaut – ce qui arrive – ils vous dirigent vers la boutique d’un de ces anti-Knock qui pullulent depuis que la médecine officielle donne par trop l’impression de nager dans l’arbitraire et le mercantilisme. On nous citera des guérisons. Bien sûr ! La maladie vit et meurt, comme le reste, quand elle n’a pas le caractère implacable du fossoyeur chargé d’expédier son client vers d’autres horizons. La seule approche d’un nouveau praticien, quel qu’il soit, suffit généralement à améliorer, ce qui prouve du reste la relativité de la maladie et l’importance de l’espoir. Qu’un guérisseur administre à son client un remède pas trop dangereux au moment, toujours difficile à déceler, ou l’organisme surmonte lui-même son mal, il n’en faudra  pas plus pour lui attribuer la cure et les pouvoirs, la puissance et la gloire et pour lui faire une excellente publicité.

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Les meilleurs raisons de ce charivari pseudo-spiritualiste sont la foi et la charité. Mais quelle foi et quelle charité ? A la base de nombreuses conversions, il y a la déception, le rejet des lois d’un monde évidemment peu facile à vivre, mais dont la logique voudrait quand même qu’on s’en accommodât pour la raison banale qu’on y est et qu’il est. Rien de plus légitime que chercher à l’améliorer dans le cadre quotidien, mais il y a fort loin de cet objectif modeste au batifolage réformateur.

L’amour défait de la terre se transforme aisément en un amour surfait du Ciel. Parce qu’on n’a pas su aimer son mari ou sa femme, on prétend aimer Dieu, commodité apparente de l’esprit, Dieu ne paraissant pas susceptible de gêner, d’imposer, Sa présence semblant commodément malléable. Battu sur le terrain de la réussite matérielle, l’orgueil se love à l’aise dans les sphères préjugées hautes où rien n’étant plus contrôlable, tout est libre. En effet, tout est libre dans les affaires du Ciel ! Mais sous condition d’humilité, de simplicité, de prudence. Ce sont là des clauses que l’on considère comme de style. On les place au rang de celles des polices d’assurances, ces articles reproduits en lettres minuscules que l’assuré ne lit jamais.

Mais qu’un sinistre survienne et la Compagnie ne manque pas d’en exhumer le caractère limitatif. Gardons-nous que le Ciel ne soit contraint de nous rappeler les siennes au jugement.
 
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Aussi le goût du merveilleux frelaté est le plus souvent désir de compensation sentimentale, quand il n’a pas le caractère d’une sorte de revanche dans laquelle la Divinité est appelée à couvrir l’orgueil ou la superstition. La science et l’intelligence manipulées, depuis un siècle surtout, avec excès apparaissent aujourd’hui un peu comme les grenouilles de la fable. Il n’en faudrait pas plus pour que s’effectue un retour au plus mauvais aspect du Moyen-Age. Au crédit de celui-ci on porte avec raison les cathédrales et cette foi jeune qui valut aux Eglises des siècles de réelle grandeur. Mais le Moyen Age fut aussi le temps des pires aberrations.
 
 
Nous admirons saint Philibert de Tournus pour ses hauts murs romans. Nous admirons moins que les moines de deux monastères (l’un replié de Bretagne, à notre souvenir) s’y soient copieusement rossés parce qu’ils prétendaient installer là commerce de reliques de leur saint réciproque, dans un local trop petit pour deux ! Ceci ne rappelle-t-il pas, en plus vigoureux, les batailles de quelques clans guérisseurs d’aujourd’hui qui se jettent à la tête leurs recettes magiques exactement comme les dits moines se jetaient à la tête la dent de saint Machin ou la rotule de saint Truc ?
 
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L’esprit scientifique nous a du moins donné l’habitude du raisonnement, de la logique, un esprit critique dont nous n’avons pas à rougir quand il n’est pas excessif et systématique. La Prière d’Alexis Carrel est un des plus beaux textes mystiques ; la sécheresse n’en est pas exclue. Elle lui donne sa force parce qu’elle est ici condition de lucidité. Dans la rigueur de la pensée nous pouvons trouver une certaine protection contre les coureurs de prétentaine spirituelle. Ils n’auraient du reste aucun inconvénient majeur et seraient même d’excellents exutoires pour de nécessaires gaîtés si leur nombre ne dépassait aujourd’hui la moyenne autorisée. Trop de clowns et d’augustes dans un spectacle et celui ci sombre… dans la fatigante gaudriole.

Et puis, le faux merveilleux cache le vrai. Celui-ci s’appelle la Création, avec ses lois immuables que le Père, dans Sa sagesse, a caché aux hommes. Celui-ci s’appelle cette authentiquement merveilleuse histoire du Christ consignée dans les Evangiles. Celui-ci s’appelle cette prière confiante et nue qui est le plus sûr, le seul sûr moyen d’aider et parfois de guérir.

Qu’elle soit formulée selon le beau texte des premiers évangélistes, qu’elle soit informulée, simplement exprimée par l’inquiétude, l’amour, un mouvement du cœur – et si cette prière du silence, n’avait pas la même importance, comment Jean, l’ami du Christ, aurait t’il omis de donner le texte du Pater ? – Elle est toujours entendue.
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Le merveilleux, le voilà, simple, net, trop net et trop simple pour que nous puissions l’accepter du fond de nos complications. Le merveilleux, c’est cette communication directe  du plus petit jusqu’au plus grand, se rabaissant jusqu'à notre microscopie dans un pardon, une attente, une générosité totale. Liquidons les curiosités, les recherches, les agitations, les cornues, la poudre de perlimpinpin et toutes ces incertaines bêtasseries qui sont de la mauvaise littérature en flacon.

Dieu seul est grand, la prière est l’Union possible avec Lui. Tout ce qui distrait de Sa présence, de Ses intentions est autant de retard, d’illusions, de souffrances.

Nous devons servir en Esprit.
 
 
 
                                                                                   Bulletin des Amitiés Spirituelles. Octobre 1957.