Les hommes de bonne volonté

Les anges qui vinrent sur la terre, il y a deux mille ans, annoncer la venue du Sauveur, les ambassadeurs du Ciel à la terre, le firent par une phrase grosse de tout l’espoir du monde : « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. » Ces mots simples et clairs, d’autres anges les répètent chaque fois qu’un  peu de lumière entre pour la première fois dans un être. Ils scellent la même promesse formelle, avec la même certitude, la même chaleur.

Tous les jours depuis, c’est Noël, si nous le voulons. Il suffit d’en prier le Père, d’accepter que Son nom soit réellement sanctifié, que Son règne arrive, que Sa volonté soit faite, il suffit de Lui demander notre pain et qu’Il nous remette nos dettes et qu’Il nous donne des forces pour lutter calmement contre Son adversaire et le nôtre. En vérité, cela paraît si simple et si plein, si merveilleusement organisé et pourtant dans une telle ambiance de liberté ! Alors, les bougies s’allument, les jouets des petites grâces descendent de Sa main vers les nôtres. La fête grave et pourtant légère se déroule d’elle-même autour et sous le grand sapin qu’est la croix.

Qu’on me pardonne cette guirlande ; je sais la tracer autour d’un monde en tracas, pour des familles en soucis. Autour du sapin de nos Noëls quotidiens il y a des places qui paraissent vides, celles de ceux que nos croyons morts. Certains vivants aussi semblent plus rigides que des cadavres, et pourtant nous les aimons. Des maladies implacables  – ou qui semblent telles –  rongent des corps réellement torturés. Dans ce monde un peu fou de nos après-guerre, il y a des hommes et des femmes, et des enfants qui vivent dans d’ignobles taudis et des vieillards moroses qui habitent de luxueuses demeures. Il y a d’autres vieux qui ruminent leur désespoir, abandonnés à la seule sollicitude de l’Administration, d’autres gosses qui bavent et tremblent, enfants dont la seule   apparence est vivante, parce qu’on fit leur corps avec plus d’alcool que de sang. Il y a des asiles terribles ou les fous hurlent, séparés qu’ils sont de nous par des barrières apparemment infranchissables.

Nous sommes profondément solidaires du bon et du méchant, de l’avorton et du vieillard, de l’ivrogne et du fou : tout ce qui vit, souffre et respire a une âme. Cette âme, c’est Dieu. Quand le Christ affirme que ce que nous faisons pour les « petits » nous le faisons pour Lui, pourquoi sommes-nous surpris de la formule ? Il n’y faut voir que le commentaire d’une évidence. Il y a de quoi être inquiet ! Et pourtant, ce sera Noël aujourd’hui, demain, après demain, tous les jours de l’année si nous sommes des hommes de bonne volonté. Car nous auront la paix.


Q’est ce que peut vouloir dire « de bonne volonté » ?

D’abord, elle me paraît surtout être faite de simplicité, de silence, de recueillement. Les diaboliques inventions modernes — le téléphone, la presse, la poste et bien d’autres — nous tirent cinquante fois par jour par la manche et nous jettent dans la dispersion. Nous devons choisir. Comme la mer jette à la plage des débris gluants et d’adorables coquillages, des poissons morts et de charmant habitants des eaux, la journée nous livre tout : des soucis vrais, des maux imaginaires, des joies viles ou précaires et parfois de véritables éclaircies. Nous recevons des visites, nous en rendons et les plus importantes ne sont pas toujours celles dont nous avons conscience.
 
Il faut s‘armer de calme, vouloir l’isolement  — et pourtant l’accueil —, tout examiner, mais largement rejeter et convenir que la plupart des sollicitations ne sont que les piéges des petits démons domestiques chargés de pêcher en eau trouble. Nous ne sommes rien, nous pouvons peu et le monde tourne très bien sans nous.

Et pourtant nos cheveux sont comptés, il nous faut agir et parfois certains, qui n’étaient que des hommes, ont fait tourner le monde un peu plus vite. La contradiction n’est qu’apparente. Vouloir la résoudre, c’est demander jour après jour Sa volonté. Dieu sait très bien se faire comprendre. Il n’a même pas besoin de « voix », de vision ou de rencontres spectaculaires. C’est souvent l’inconnu le plus banal qui, en toute innocence, est chargé de nous informer.

Quand nous demandons à travailler, à aider, le Ciel nous envoie exactement le pauvre, l’orphelin, le ménage désuni qui nous concerne, celui auquel nous pouvons faire un peu de bien qui, peut-être, remboursera une dette ancienne.


A nous jeter éperdument à la tête du premier affligé dont nous entendons parler, nous risquons fort de négliger celui qui nous était destiné, sans vouloir parler de affligés « professionnels », dont la fréquentation décourageraient un saint. Tous, nous vivons trop sur l’obstacle. Nous ne le « buvons » plus, nous sommes bus par lui. Quand on regarde à travers la vitre d’une automobile ou d’un wagon, les premiers plans, le ballast, les poteaux ou les haies défilent à une vitesse qui brouille la perception. Mais si notre regard se pose sur les horizons — telle montagne, tel clocher, telle courbe heureuse du paysage — nous pouvons admirer, comparer, goûter.

La vie a ce beau mouvement du voyage. Pour être en elle, il faut être hors d’elle, regarder l’horizon, et l’horizon c’est le Christ, ce sera toujours le Christ. Ce détachement, puisqu’il faut l’appeler par son nom, cette fréquentation compensatrice de Jésus, ce sont les premières conditions de notre bonne volonté.

Il faudrait aussi n’avoir pas peur, et cela, c’est difficile. Vivre, c’est nécessairement recevoir des coups. Traitées comme le cuir d’un ballon de football, la peau, la chair deviennent exigeantes. Elles se rétractent non seulement devant la douleur, mais devant les perspectives de la douleur. Elles trouvent un avocat dans l’imagination, généralement très porté sur le genre tragique. Alors, les papillons noirs prolifèrent comme les sauterelles des pays chauds et font presque autant de dégâts.

Il parait que la misère et la maladie nous guettent, que la bombe atomique ne tient qu’à un fil, que les jeunes sont pervertis, que les saisons, éperdument décalées, ruinent alternativement les fourreurs, les fabricants d’ombrelles et les maraîchers de la ceinture verte.
Tout cela est peut-être juste, mais enfin, comment pouvions-nous encore rêver de santé parfaite, d’aisance continue et d’harmonie en agriculture ? Nous savons bien que la vie n’est pas un bal.


De nos peines nous tirons d’étonnants morceaux de gloire. De nos chances — c’est à dire de la protection dont nous sommes sans cesse les bénéficiaires — nous ne parlons que pour les attribuer à nos mérites, toujours immenses. Tout cela est bien ridicule et si ce ridicule tuait, il y a beau temps que notre planète serait déserte. Dominer la peur qui, nécessairement, devient la peur de vivre, c’est retrouver son âme. Que cela est possible, point n’est besoin de recherches historiques pour l’affirmer. Chaque homme, chaque femme a ses heures d’héroïsme, l’heure ou la chair de poule « cale » devant la grandeur, le calme, c’est à dire devant Dieu en nous. Il faut savoir que ces heures existent, qu’elles sont naturelles à l’homme, que nous en avons probablement vécu et que nous en vivrons encore et les attendre sans impatience et sans crainte.

Péguy a écrit d’admirables pages sur la nécessité du bon sommeil du soir, Isabelle Rivière a loué le devoir d’imprévoyance. Pourquoi nous laisserions nous plus longtemps hanter par l’inquiétude ? Il y a un péché contre la confiance qui serait un péché grave si celui-là aussi, d’avance, n’était pardonné. Dieu est totalement bon. L’Evangile ne fut écrit pour nous le prouver. Toutes les fautes, les compagnons du Christ les commettent. Est ce que l’on croit que Pierre fut traîné en « enfer » pour ses lâchetés, ou Thomas pour son scepticisme, ou Jean pour son sommeil dont le moins que l’on puisse dire  est qu’il était singulièrement inopportun, ou même Judas, pour son crime (il fallait bien qu’un le commette… ) ? « Pardonnez-leur, mon Père, ils ne savent pas ce qu’ils font ». Nous non plus du reste, qui n’avons à écrire dans le livre des erreurs humaines que les minuscules. Il  nous suffit d’être des hommes de bonne volonté

Le Christ se contente de  peu. Qu’en ce noël 1954, notre être soit une crèche ouverte aux autres, et paisible. L’ange sera là pour taper les trois coups qui ouvriront la nouvelle année sur l’éternelle promesse : « Paix sur la terre aux hommes de nonne volonté. »

Bulletin des Amitiés Spirituelles. Janvier 1955.