L’erreur de Judas

 

Peu de personnages de l’Evangile sont aussi fascinants que celui qui porte sur ses épaules la charge d’avoir trahi son Maître. Tous les arts se sont servis de sa silhouette, en contrepoint de celle, très pure, du Christ, et de celles, bien incertaines, des autres apôtres. Emporté par un mouvement d’horreur auquel Jésus Lui-même a donné naissance — car Il a voulu qu’on reconnaisse le bien du mal — le nom du Fils de perdition est, depuis vingt siècles, synonyme d’infamie. La fascination qu’il exerce — et notamment sur ce temps, celui de la matière, qui tente de se justifier à travers lui — est peut être celle du mal. Il s’y joint un sentiment de grande pitié et, aussi, de la curiosité.

 
 

Pourquoi Judas a-t-il trahi son Seigneur ? Pourquoi Celui–ci l’a t’Il laissé trahir ? Pourquoi lui plutôt qu’un autre ? Pourquoi, ayant accompli sa triste tâche, Judas s’inflige t’il le châtiment terrestre suprême ? Pourquoi faut-il que Jésus soit trahi par un des siens ? Pourquoi, de ces deux apôtres intelligents, Jean et Judas, l’un a t’il penché du côté du mal, l’autre du côté du bien ? Tous ces pourquoi font la ronde autour des épisodes dramatiques qui vont de la Cène au Jardin des Oliviers. Judas est aussi le seul être qui meurt, avec Jésus, au cours de la Passion !

 
 

Du vivant du Christ, aucun des apôtres n’avait la certitude absolue de Sa divinité. Leurs hésitations, leurs doutes, leurs petites prudences sont reconnaissables tout au long des Evangiles. Certes, ils L’aiment et se laissent tirer dans Son sillage, par Son simple rayonnement. Mais ils doutent tous, plus au moins, selon leur capacité spirituelle. Seul, le lumineux Jean-Baptiste s’est fait tuer pour lui. Jean l’Evangéliste, le plus fin, le plus aimant, ne se précipite pas au procès pour partager le sort de son Ami. La trahison active de Judas s’inscrit donc dans un contexte de demi-trahisons passives. Il faut se le rappeler, non pour excuser le mal aimant, mais pour bien situer l’ambiance de sa faute.

 
 

Judas était un homme de la terre ; il tenait aux valeurs que le Christ était précisément venu dénoncer, Celui-ci lui avait confié la bourse, pour laquelle il avait du goût et de l’expérience.

 

Mais a t’il trahi pour trente deniers ? Même versés, reçus, ces trente deniers apparaissent bien simplets ! Ils terminent probablement la trahison et la symbolisent, ils n’en sont pas la raison.

 
 

Celle ci a dû être plus complexe : orgueil déçu d’un ambitieux qui a espéré une prise du pouvoir par Celui dont il savait la force, et qui s’aperçoit que le Christ se dirige — et les dirige — vers l’apparente défaite ; peut être aussi tentative de chantage pour Le forcer à sortir de Sa réserve et de Son acceptation obstinée, cela est possible. Les Judas se placent volontiers du côté du manche, soit qu’ils s’en emparent, soit qu’ils servent ceux qui le tiennent.

 

Judas, oui, a joué la terre et son prince parce qu’il y était prédisposé et parce qu’il l’a préféré au Seigneur.

 
 

Celui ci ne le contraint pas à ce mauvais rôle. Il le laisse pourtant s’y abîmer, au cours de cette communion noire qu’Il va lui donner et après laquelle Satan entrera dans l’apôtre. Mais Judas était arrivé à la Cène ayant déjà pris des contacts avec la Synagogue et les Romains.

 

Il avait opté, le geste de Jésus n’est que l’acceptation de ce choix et, bien sûr de Son propre sacrifice. Le Christ prouve ainsi, une fois de plus, qu’Il respecte jusqu’au bout la liberté des hommes et les droits de l’Adversaire. Où serait la dignité humaine ailleurs que dans ce choix possible ? L’autorisation donnée à Judas renouvelle l’acceptation par le Père de l’existence de l’Adversaire.

 
 

La victoire de Satan aurait été belle si Judas avait été jouir paisiblement des trente deniers ou de la protection des autorités du moment. Or, ayant perdu son Maître, ses amis, Judas se voit traité plus bas que terre par les hommes qui l’ont poussé au crime. Il a donc tout perdu, sauf la vie, et celle-ci il l’a sacrifie lui même.

 
 

Peut être aussi que Judas aimait le Seigneur par une partie de lui-même qui, vaincue quelques jours, reprit le dessus après l’arrestation. Se sacrifiant, désespéré, cet homme se rachète : le sacrifice rachète toujours… Il échappe à son mauvais maître et regagne peut-être Dieu. Sur la route par laquelle le Christ, peu après, allait retrouver Son Père, la pauvre âme de Judas attendait sans doute son passage.

 
 

Etait il nécessaire que Jésus fut désigné aux soldats par un de ses amis ? Matériellement, c’est assez insoutenable. Le Christ était connu, n’importe quel spectateur de l’entrée à Jérusalem aurait pu faire l’affaire. Il faut donc chercher dans le rôle de Judas une intention d’avertissement spirituel. Son personnage devrait largement figurer dans les églises, les temples et les salles de sociétés spirituelles.

 
 

Le baiser de Judas, hélas, nous le donnons chaque matin à Jésus, car nous nous recommandons de Lui, nous cherchons Son amour, Sa présence, Sa protection et nous Le servons fort peu, ce qui est une trahison.

 
 

Nous servons la terre, non pas en Lui, mais pour la terre et pour nous, c’est à dire pour l’Adversaire. Il fallait que Jésus soit trahi par l’un des siens pour que les autres soient prévenus. Il nous faudra donc, peut-être, nous pendre… C’est à dire aux dernières années de nos pauvres vies accepter cette corde huilé des humiliations de la vieillesse. Tout cela serait désespérant, désespéré, si parfois des sursauts ne nous habitaient et si, surtout, Son incommensurable patience n’était pas.

 
 

Mais il est là, immobile, les yeux clos, souriant quand même, sauvant quand même, nous attendant quand même. Tout l’amour des mondes est en Lui. C’est notre unique chance de salut car, ainsi que Judas, nous nous sommes approchés de Lui et nous sommes responsables.

 

Sans vouloir nous faire peur, il faut donc avoir présent en esprit le cas du Mal Aimant. Il est plus précieux que les pieuses homélies en ce qu’il contient d’avertissements, de douleur, et de possibilités de faire autrement. La terre n’est pas notre lot, jouons le Ciel, totalement.

 

 

Bulletin des Amitiés Spirituelles. Octobre 1961.