La solitude cette soeur grise

 

Ici-bas, chacun cherche sa chacune. Mais qu’aucun n’interprète cette expression comme un simple appel au mariage ! Il y d’autres épousailles que celles de la chair — encore que celle ci soient d’excellentes écoles à feu — ; et, pour nous élever aux exemples traditionnels, disons par exemple que le moine trouve sa chacune dans cette part d’église qu’est son ordre.

Allons plus haut encore et carrément jusqu’au sommet : le Christ, il y a deux mille ans, cherchait sa chacune, qui était la terre ; que celle ci se soit conduite comme la plus inflexible des mantes religieuses (on sait que la femme de ce gracieux insecte tue son mari le soir des noces), qu’elle ait tué le Seigneur n’empêche pas que le mariage fut consommé — au contraire, puisque c’est même par là qu’il le fut ! — et que, depuis, nous tous qui sommes cette terre cherchons à retrouver la lumière spirituelle du Christ, de Celui que nous ne pûmes que faire disparaître maternellement. Encore, pour trois jours…

De tous les « maux » humains, la solitude est celui qui parait le plus lourd. L’homme — et moins encore la femme — n’arrive à la supporter qu’au prix d’une sorte de dessèchement intérieur, qui serait désespérant si la Foi ne pouvait, là encore, tout transformer. Ce désert physique et moral paraît tellement inhabitable que celui ou celle que les circonstances ont isolé n’a de cesse qu’il ne trompe le destin par des plus ou moins savants trompe-l’œil.

Dans l’horizon religieux ou cette épreuve est bien mieux préparée puisqu’elle est raison d’être, ces sont les oraisons, les méditations au rythme fixé par une discipline séculaire. En fait, la solitude n’est pas le seul fardeau des vieilles filles, des veuves, des moines ou des orphelins. Plus d’un être entouré sait qu’il est seul quand à la plus secrète partie de lui–même, Celle qui demande, parce que, précisément, elle est de Dieu.

Plus tard, quand les amis disparaissent, quand la femme succombe, quand les enfants se dérobent, quand s’en va le mari, c’est seulement que tombent les apparences (même les plus nobles) dont nous avons vécus et qu’il est l’heure de retrouver Celui qui est.

 

La solitude peut être alors, avec la souffrance qu’elle provoque, dont elle affûte les instruments, une étonnante source de richesse et de joie. Joindre Dieu — autant que nous le pouvons, ce qui est peu toujours — c’est évidemment quitter l’humain, se tourner vers la Grandeur, l’Infini, l’Eternel au détriment du relatif, de ce qui meurt. Il faudrait de la « classe » pour ; dans la vie, se détacher par un effort de volonté propre. Dieu nous contraint à ce dépouillement dés que nous sommes assez forts pour simplement le supporter. Même en faisant la part des grimaces probables…

Toutes celles–ci viennent de notre raideur. Nous ne savons jamais accepter et, à partir de cette acceptation, construire autrement. Nous nous laissons dominer par de multiples peurs de vieillards prématurés. Elles sont la source de nos erreurs.

Est-ce que l’on peut supposer un Dieu qu’on prie chaque jour en l’appelant « Père », qui est Bonté et qui est Puissance et qui laisserait seul un de Ses enfants ? Un tel Dieu est impensable ; Il n’est pas, ne peut pas être. La preuve, c’est le passage du Christ vivant et la présence du même Christ, à qui, par un remarquable manque de confiance et d’intuition, nous pensons actuellement comme à un mort.

Qu’avant Lui les hommes aient pu craindre un Dieu inaccessible, lointain, trop essentiel, séparé de nous par Ses dimensions même, ce sera l’excuse de la race juive en particulier. Mais, depuis lors, nous avons eu ce Christ qui est Celui des enfants et des pécheurs, du pardon et de la tendresse. Il a non seulement vaincu la mort, mais un peu auparavant — n’est ce pas, les oliviers ? — la solitude. C’est par utilité ou par impuissance qu’on nous Le montre si souvent en croix (1), parce que nous sommes plus accessibles à la crainte et au remords qu’à l’amour.

Un peu plus de confiance en Lui, un peu plus de travail pour Lui et nous Le verrons descendre de ces vitraux où il S’ennuie de nous, jaillir de ces pages de l’Evangile qui sont des réalités et non des relations. Un peu plus de confiance et nous aurons Sa main sur notre épaule. Sa main personnelle sur notre épaule à nous. Est-ce que cela ne vaut pas la peine d’accueillir la Solitude, cette compagne des saints et des prophètes, cette sœur en robe grise, mais aux yeux purs qui sait préparer la chambre où Il nous recevra joyeusement, quand nous serons un peu moins raides, un peu moins peureux ?

 

Bulletin des Amitiés Spirituelles Octobre 1956.

 

(1) : Un mot d’explication sera peut-être bien accueilli. La croix est bien le sommet de la vie humaine du Christ. Mais, au delà d’elle, il y a le surnaturel, c’est à dire la Résurrection. La Croix exige, la Résurrection paye, et de quel or, la Madeleine le crie dans ce « Rabouni » extasié par lequel elle accueille Jésus au sortir du tombeau.

Notre christianisme est parfois triste parce que nous ne savons pas le penser sous le double aspect de Noël et de Pâques, fêtes, l’une comme l’autre, de résurrection, d’espoir, de confiance, et surtout de reconnaissance.

La seconde naissance de Jésus, après Sa mort, devait faire l’objet d’autant de transcriptions sculpturales ou picturales que le calvaire. Mais elle marie si mystérieusement la Puissance bienfaisante du Ciel à la lourdeur vaincue de la terre que cette représentation dépasse les interprètes.

A défaut, il faut lui faire une large place dans nos cœurs. A ceux qui étaient chargés d’enseigner l’ Evangile, il était d’autre part d’un « profit » plus immédiat de brandir la Croix.

La crainte est un puissant levier, du reste à la mesure de nos psychologies.

Mais aujourd’hui, parce que la Terre est plus proche de la Croix qu’elle ne l’a jamais été, il faut parler du véritable avenir, c’est à dire de la Résurrection, étant entendu qu’il s’agit de celle du monde et non de notre petite histoire personnelle.