Solitude de Jésus

Des souffrances de Jésus, nous retenons, le plus souvent, celles de Son corps et, certes, les fatigues physiques du Christ, si peu mesurables soient elles, semblent surhumaines, depuis la fuite en Egypte du frêle enfant jusqu’au supplice de l’homme Dieu.

Mais combien plus écrasante encore est Sa charge spirituelle ! Nous autres, simples hommes, vivons dans la cécité. Or, Jésus voyait les êtres et les choses au delà de leur apparence.
Si nous sentions les événements quand ils sont encore à l’état de clichés, si nous devinions le voisin, si surtout, nous pouvions sonder nos propres reins, mesurer, peser notre boue, nous refuserions probablement de vivre, nous ne pourrions pardonner, tolérer. La boue que la tunique immaculé du Christ reçoit simplement parce qu’Il est là, Il sait d’où elle vient, pourquoi elle L’éclabousse. Il ne l’évite pas, Il la provoque et Il pardonne.

Quand le Père entendit l’appel angoissé des sages appartenant aux religions pré chrétiennes, il envoya, Il donna Son Fils. Ce fut le  Pardon–principe, ce fut Noël. Ce que le Père pardonne en gros, le Fils le reprend, le pardonne en détails, seconde après seconde. C’est le pardon en pratique et c’est Pâques.

Tout  a été préparé pour que la tâche soit dure, écrasante, sans répit possible. Des hommes ont travaillé sur la terre de dos au mur ; Jésus travaille le dos à la Croix, dés sa naissance. L’incarnation dans une grande race, mais dans un peuple révolté, d’autant plus opposé à l’Amour que la lettre y a davantage triomphé de l’Esprit, est déjà une redoutable option.

Jésus amplifie délibérément la difficulté en provoquant les publicains, les scribes, les docteurs, les rois et jusqu’au peuple. Malveillance, incompréhension, bêtises et calomnies se nouent autour de Lui qui, inlassablement, bénit ceux qui « ne savent ce qu’ils font ».

L’Adversaire attise les haines, réveille les appétits, culbute les bonnes intentions fugitives ; il tente par tous les moyens de faire broncher le Christ, besogne en vérité puérile, car  Jésus est Dieu et Dieu n’est défait dans les combats que lorsqu’Il veut bien céder.
Mais, précisément Dieu S’est  rendu vulnérable en vêtant une peau d’homme ; de sorte que le gigantesque conflit  passe par des phases apparemment incertaines, qu’il garde  jusqu’au bout, jusqu'à la Résurrection, une apparence de liberté tragique.

Mais que font les « amis »  du Christ ? Ils étaient préparés à Sa venue. La rencontre d’Elisabeth et de la Vierge est le rendez-vous intime de Dieu et des serviteurs à travers le plus grand, Jean–Baptiste.
Jésus ne choisit pas Ses disciples au hasard des rencontres ; il les retrouve dans leurs vêtements de pêcheurs ou de laboureurs ; Il Se fait reconnaître d’eux avec l’autorité que lui confère un choix préalable dans l’invisible. Avant le lever de rideau, les acteurs sont en place sur cette humble scène de la Palestine où va se jouer la tragédie du monde.

Et pourtant ces grands êtres dont les Eglises vénèrent les noms vont s’empêtrer dans l’action que Jésus déclenche. Il est trop facile de faire leur procès ! les Evangiles racontent par le détail leurs erreurs, leurs lâchetés, leurs trahisons entrecoupées cependant de fidélités touchantes, d’obéissances, de dévouements. Comme  le Christ, mais a leur mesure d’homme, ils sont vulnérables.

Sur leurs faiblesses l’Adversaire jouera de toute sa puissance. A défaut du Maître, il « aura » les serviteurs et ce sera finalement le sommeil de Pierre, le chef de l’Eglise de Rome, de Jacques le frère, et celui de Jean, le bien–aimé, le chef de l’Eglise spirituelle, quelques heures avant le dénouement. Et ce sera l’aveu du même Jean devant le tombeau ouvert : « Alors, nous avons cru ! » ce qui prouve, évidemment, que leur foi date du miracle et non de l’Enseignement où le Christ, pourtant mit toute Sa force persuasive.

Ainsi, c’est Jésus seul  qui sauve le monde ; c’est Lui seul qui, par un sacrifice total, inimaginable, fait descendre sur la terre ce mystérieux Esprit, cette colombe de paix qui, se posant sur le front des incapables, les transfigure en infatigables disciples, en clairvoyants et en martyres.

Certes de nos jours, Il est à là plus haute place dans les maisons de Dieu et dans les cœurs de ceux sui veulent encore croire en Lui. Mais il est entouré de trop prés par trop de saints. Certes, Sa bénévolence, Sa douceur, Son indulgence lui rendent cette compagnie légère. Les auréoles que les hommes ont abondamment distribués, sur les vitraux et dans les textes, à d’autres hommes ne lui paraissent pas sacrilèges.

Mais ce qui le serait, ce serait rabaissant Jésus et haussant Ses apôtres ou Ses disciples, de niveler le Rachat du monde au point d’en faire un travail collectif. Quant  nous remercions, il faut remercier Celui qui a donné Celui qui S’est donné. Quand nous demandons, il faut demander à Celui qui peut donner parce qu’Il est le Maître des inépuisables richesses. D’autres — et c’est leur droit — voudront peut-être passer par les « bureaux » du Ciel, par ces saints pour lesquels nous n’avons que respect et admiration ; nous préférons, par la prière, appeler Jésus, servir Jésus.

Pour ceux que Sa grandeur accable, il y a Marie. Elle a elle-même fixé sa place. Les Evangiles nous disent qu’Elle n’intervient qu’une fois dans les affaires de son Fils, et c’est pour  prononcer ces les fameuses paroles : « Faites ce qu’il vous dira. »
Mais, silhouette silencieuse, grave et douce, douloureuse et ferme, pendant toute la vie publique et jusqu’au pied de la croix, Elle témoigne de la grandeur des femmes et des mères ; nous la prions à cette place qui est la sienne, toute effacement, d’intimité, toute baignée d’une lumière où la fulgurance du Ciel se mêle aux bonnes lueurs de la terre. C’est la Dame du pardon facile, l’Amie des temps douloureux.

C’est son temps aujourd’hui sur la terre. Remarque t‘on assez que la Salutation contient le nom de Jésus ? C’est précisément parce qu’Elle a, pour notre temps une sorte de délégation sur notre quotidien. Jésus la porte en Lui comme jadis Elle Le portait en elle.

Paroles de gratitude, paroles de remerciements et d’adoration telles veulent être celles que recueille ce papier.
Mais c’est dans la solitude de nos méditations, dans la ferveur de nos actes, dans l’action et la prière, dans la prière en dans l’action, que nous pouvons donner un sens de dépassement à ce qui n’est qu’une vague esquisse.
Pâques convient à de tels efforts, à cette marche vers les lointaines limites humaines, là ou commence le seul Royaume, le Royaume de Dieu.

 

                                                                                            

                                                                                             Bulletin des Amitiés Spirituelles. Avril 1955.