Cagliostro en Europe

   Au moment où Cagliostro paraît dans l’horizon européen, le ciel est sombre pour ceux qui dirigent les affaires. La vague des idées nouvelles lèche les trônes et l’autel. Pour ne parler que de notre pays, l’éblouissante ascension des rois qui en « mille ans firent la France » s’est un moment figé à Versailles, dans l’apothéose. Mais le roi-soleil est aussi un roi-soleil couchant. Trop de guerres et trop d’erreurs, comme il en a convenu, et ce règne qui n’en finissait pas, s’effilochait… Louis XV héritait d’un lourd passif qui fut endossé par Louis XVI dans de très mauvaises conditions. Seul, il fut peut-être devenu un roi constitutionnel, peut-être qu’influencé par ses ministres libéraux eut-il franchi la barre, octroyé au pays cette Charte que son frère promulgua, mais après la Terreur et l’Empire. Mais Luis XVI était deux : fille de la solennelle maison d’Autriche, Marie-Antoinette apportait l’intransigeance et l’impopularité là ou il ya avait hésitation, la faiblesse, mais le bon vouloir. Comme fossoyeur de la royauté, on ne pouvait imaginer meilleur attelage !

Cagliostro ne se préoccupait apparemment pas de politique ; au demeurant, il était chez lui partout, mais aussi nulle part. Ayant compris que la maçonnerie, cette force jeune – et la seule— jouerait un rôle important dans ce qui se préparait, il tenta d’y introduire, à côté du ferment libertaire, le respect des valeurs traditionnelles. La constitution du rite égyptien, datée de Lyon, est dans ce sens. Les adhérents de la loge doivent respect d’abord à Dieu, ensuite aux pouvoirs établis. Pourtant, face aux rois chargés des crimes de leurs ancêtres, Cagliostro affirme aussi les droits de l’homme. Ses lettres au peuple de français ou anglais sont une adhésion au désir de liberté et de justice de toute l’époque.

 

   Cagliostro sait que si le « droit divin » s’est compromis lui-même par ses abus, il n’en porte pas moins en lui des vertus qu’on peut songer à régénérer. Il souhaite contribuer à accoucher sans douleur le monde moderne de l’ancien. L’intelligence, la science sont à la mode ? Habillement, il utilise le courant, suggère des systèmes de pensée (l’homme a tout en lui, il lui suffit de se reprendre pour avoir à sa disposition les serviteurs du Ciel), mais qui commencent par une morale nette et très proche, sinon identique à celle du christianisme traditionnel. Seulement l’appareil, la hiérarchie changent ; Rome préférera la Révolution à l’abandon du monopole de Dieu qu’elle croit détenir depuis dix siècles !

Marie-Antoinette sera en France son adversaire. Aveugle et maladroite, harcelée il est vrai dans son honneur de femme, la Reine exigera son départ, en même temps que celui du Cardinal de Rohan. L’affaire du collier, vulgaire escroquerie, va devenir, par la faute de la Reine et du parlement – qui ne l’aime guère – un grand procès politique, celui des libéraux contre les ultras. C’est Cagliostro qui paie la vaisselle cassée. Dés lors, l’Homme est errant et les agents de la France à l’étranger vont le poursuivre, pour plaire au Trône. A Londres, en Suisse, en Italie, Cagliostro sera en butte aux campagnes de presse, aux faux témoignages inspirés par le Cabinet français.

 

   Réellement, depuis déjà quelques siècles ; Dieu a échappé à l’Église ou S’est échappé de l’Église, comme on voudra. Jésus, le pasteur des humbles, le médiateur, ne peut guère habiter ces grands ordres concurrentiels, placés par leurs supérieurs du côté du manche. Les papes ont manœuvrés au travers de réalités terriblement temporelles. Ils auront accepté le procès des Templiers, celui de Jeanne et l’affreuse campagne contre les Albigeois. Ils auront eu pour épée les Montfort et les Guise et, plus récemment, les Jésuites ont persécuté les amis de Port-Royal. En Espagne, faut-il rappeler les « travaux » de l’inquisition ? La robe des successeurs de Pierre a trempé dans le sang et si les cloches sont toujours à Rome, il est probable que la Colombe de l’Esprit s’est retirée sur des autels propres, ceux de certaines communautés également catholiques dont l’existence équilibre encore le vaisseau romain.

 

   En 1789, la papauté, conduite par Pie VI, sent que le gros temps se lève à Paris. Elle hait les loges où elle soupçonne à juste titre que la Révolution a trouvé ses élites. Sa faute aura été, à propos de Cagliostro, de ne pas honnêtement faire le point sur son action. Tout ce qu’il y a de stupidement conservateur au Saint-Office est seulement heureux « d’en tenir un ». Il semble même qu’on soit particulièrement satisfait d’avoir mis la main sur l’ami de Rohan, sur celui qui a fondé un rite qui s’opposait si peu à l’Église que de hauts prélats français y ont été initiés. Il est probable que l’existence – millénaire— du Gallicanisme n’aura pas été étranger à la haine que l’Église va montrer vis-à vis de celui qui rêvait de faire approuver sa loge par Rome puisqu’elle était déiste, qu’elle se voulait charitable, puisqu’elle souhaitait un ordre certes nouveau, mais s’appuyant sur Dieu, sur l’hommage à lui rendre.

« Hors de l’Eglise, point de salut » alors, et l’Inquisition — ce sera son dernier procès — va se surpasser. Elle est d’autant plus violente que le sol tremble, que Rome à peur. Le procès de Cagliostro est parfaitement, romainement ignoble. Par exemple, le huit clos est à sens unique : tout ce qui peut déshonorer l’accusé est immédiatement publié dans des feuilles à la dévotion du Saint-Office. La femme de Cagliostro est cuisinée de telle façon que son « témoignage » dessert et désespère son mari. Sur lui-même, on procède à ces lavages de cerveau dont notre époque a développé la technique. Cagliostro sort de là (du moins on le suppose, car jamais d’autres que ses adversaires ne le reverront vivant) amoindri, déshonoré. Condamné à la mort lente, après des années de réelles tortures. Il mourra finalement assassiné dans la prison de San Léo. Moins de deux ans plus tard, les troupes françaises faisaient sauter cette forteresse.

En 1312, sur son bûcher, Jacques de Molay, dernier Grand Maître des Templiers, avait assigné le roi de France Philippe le Bel et le pape Clément V à comparaître six mois et un an plus tard devant le Tribunal de Dieu. Les deux complices moururent dans les délais nécessaires.

Avec Cagliostro, ce fut aussi l’hécatombe. On connaît le sort de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Quand à Pie VI, Rome ayant été, en 1798, conquise par Berthier, il fut exilé et mourut à Valence, en Dauphiné, privé de tous pouvoirs.

Les temps modernes furent accouchés, mais de force, par un certain Napoléon. L’Europe qui, dans sa totalité, avait refusé Cagliostro, payait ses dettes et, par le sang des guerres, celui du divin modéré.

 

   Faut-il épiloguer ? A L’approche des grands événements qui secouent périodiquement la planète, aux dangereuses mutations, le Ciel envoie quasi toujours un grand voyageur qui s’habille à la mode du temps. D’où vient, où il va, nous ne le savons pas. Mais de ce que nous voyons nous sommes responsables (Jésus nous en a prévenus). Le sorcier, le franc-maçon, le charlatan Cagliostro est une « énigme historique » seulement pour ceux qui se contentent des « salades » des journalistes ou des historiens à la semaine. Cet homme n’a fait que du bien, il n’a récolté que du mal. Il avait en lui des pouvoirs « étranges » que mille témoins ont rapportés. Mais il avait surtout celui de provoquer la boue, de se laisser salir par elle et de supporter cette souillure. Et cela dure… Si Cagliostro avait été le faussaire, l’escroc qu’un Jésuite a décrit méticuleusement, il aurait été en même temps stupide ou très naïf. N’allait-il pas se fourrer dans les pires guêpiers : à Paris, au moment où éclate l’affaire du Collier, à Rome au moment de la persécution contre les Français en général et les maçons en particulier ? Cette attitude « provocante » n’est pas sans rappeler celle de Jésus, qui, Sa mission terminée, la couronna en montant à Jérusalem où il savait que la croix l’attendait. Tant il est vrai que, pour se nourrir, ce monde débile et carnivore doit, de temps en temps, dévorer un Juste. Qui lui reste, et pour longtemps, sur l’estomac…

                                                                                                                                                                              Publié dans le bulletin des Amitiés Spirituelles, Avril 1967.

Cliquez ici pour un lien vers un site sur Alexandre Cagliostro