Napoléon s'incline devant son Maître

  En complément de l’article de Max Camis sur Napoléon, voici un texte à plus d’un titre étonnant, et qui sera peut-être même déroutant, pour ceux d’entre nous qui n’ont de notre grand homme qu’une « vision » étriquée, faussée, et parfois même négative.

Napoléon ! Lui qui ne s’est incliné devant personne, et dont mêmes les ennemies reconnaissaient la grandeur militaire, et bien cet homme, dans le texte qui suit, s’incline devant un être, et cet être… C’est le Christ, c’est Jésus. Nous le voyons également faire part de ses réflexions, de ses sentiments sur Jésus, et sur la profondeur intemporelle de son message.

Ce livre, dont nous avons pris des extraits, est disponible sur le site Galica, il a pour titre : La Divinité de Jésus-Christ démontrée par l'empereur Napoléon Ier à Sainte-Hélène, suivi de : le Verbe incarné, discours sur N.-S. Jésus-Christ, par le Rév. P. J. Etcheverry.

Laissons à présent la parole à l’Empereur, où plus simplement à l’homme qu’il fût, aux sentiments religieux qui l’animaient, et à l’amour qu’il portait au Maître.

 

   On parlait assez souvent à Sainte-Hélène de religion. Un jour, la conversation était animée ; on traitait un sujet assez élevé, il s’agissait de la divinité du Christ. Napoléon défendait la vérité de ce dogme avec les arguments et l’éloquence d’un homme de génie, avec quelque chose aussi de la foi native du Corse et de l’Italien. Le général Bertrand était encore son antagoniste et celui qui lui tenait tête.

Je connais les hommes, et je vous dis que Jésus n’est pas un homme. Les esprits superficiels voient de la ressemblance entre le Christ et les fondateurs d’empire, les conquérants et les dieux que d’autres religions. Cette ressemblance n’existe pas. Il y a entre le christianisme et quelque religion que ce soit, la distance de l’infini. Le premier venu tranchera la question comme moi, pourvu qu’il ait une vraie connaissance des choses et l’expérience des hommes.

Sont-ce là des religions et de dieux à comparer au christianisme ? Pour moi, je dis non. J’appelle l’Olympe entier à mon tribunal. Je juge les dieux, mais je suis loin de me prosterner devant de vains simulacres. Les dieux, les législateurs de l’Inde et de la Chine, de Rome et d’Athènes, n’ont rien qui m’en impose. Non pas que je sois injuste à leur égard ! Non, je les apprécie parce que j’en sais la valeur. Sans doute les princes dont l’existence se fixa dans la mémoire, comme une image de l’ordre et de la puissance, comme un idéal de la force et de la beauté, de tels princes ne furent point des hommes ordinaires. Mais il faut aussi calculer dans ces résultats l’ignorance de ces premiers âges du monde. Cette ignorance fut grande, puisque les vices furent divinisés avec les vertus, tant l’imagination joua le rôle principal dans cette séduction curieuse ! Ainsi la violence, la richesse, tous les signes et l’orgueil de la puissance, l’amour du plaisir, la volupté sans frein, l’abus de la force, sont les traits saillants de la biographie des dieux, tels que la fable et le poètes les présentent, et nous en font un naïf récit.

 

   Il n’en est pas de même du Christ. Tout de lui m’étonne ; son esprit me dépasse et sa volonté me confond. Entre lui et quoi que ce soit au monde, il n’y a pas de terme possible de comparaison. Il est vraiment un être à part : ses idées et ses sentiments, la vérité qu’il annonce, sa manière de convaincre, ne s’expliquent ni par l’organisation humaine, ni par la nature des choses. Sa naissance et l’histoire de sa vie, la profondeur de son dogme qui atteint vraiment la cime des difficultés, et qui en est la plus admirable solution, son Evangile, la singularité de cet être mystérieux, son apparition, son empire, sa marche à travers les siècles et les royaumes, tout est pour moi un prodige, je ne sais quel mystère insondable… qui me plonge dans une rêverie dont je ne puis sortir, mystère permanent que je ne peux nier, et que je ne puis expliquer non plus.

Ici je ne vois rien de l’homme. Plus j’approche, plus j’examine de près, tout est au dessus de moi, tout demeure grand d’une grandeur qui écrase, et j’ai beau réfléchir, je ne me rends compte de rien … Sa religion est un secret à lui seul et provient d’une intelligence qui, certainement, n’est pas l’intelligence de l’homme. Il y a là une originalité profonde qui crée une série de mots et de maximes inconnues. Jésus n’emprunte rien à aucune de nos sciences. On ne trouve absolument qu’en lui seul l’imitation ou l’exemple de sa vie. Ce n’est pas non plus un philosophe, puisqu’il procède par des miracles, et dés le commencement ses disciples sont ses adorateurs. Il les persuade bien plus par un appel au sentiment, que par un déploiement fastueux de méthode et de logique ; aussi ne leur impose-t-il ni des études préliminaires, ni la connaissance des lettres. Toute sa religion consiste à croire. En effet, les sciences et la philosophie ne servent de rien pour le salut, et Jésus ne vient dans le monde que pour révéler les secrets du Ciel et les lois de l’esprit.

   Aussi n’a-t-il affaire qu’à l’âme, il ne s’entretient qu’avec elle, et c’est à elle seule qu’il apporte son Evangile. L’âme lui suffit comme il suffit à l’âme : jusqu’à lui, l’âme n’était rien ; la matière et le temps étaient les maîtres du monde. A sa voix, tout est rentré dans l’ordre. La science et la philosophie ne sont plus qu’un travail secondaire. L’âme a reconquis sa souveraineté. Tout l’échafaudage scolastique tombe comme un édifice ruiné par un seul mot : LA FOI.

 

   La religion chrétienne n’est pas de l’idéologie ni de la métaphysique, mais une règle pratique qui dirige les actions de l’homme, qui le corrige, le conseille et l’assiste dans toute sa conduite. La Bible offre une série complète de faits et d’hommes historiques, pour expliquer le temps et l’éternité, telle qu’aucune autre religion n’est à même d’en offrir ; si ce n’est pas la vraie religion, on est excusable de s’y tromper ; car tout cela est grand et digne de Dieu.

Je cherche en vain dans l’histoire pour y trouver le semblable de Jésus-Christ, ou quoi que ce soit qui approche de l’Evangile. Ni l’histoire, ni l’humanité, ni les siècles, ni la nature ne m’offrent rien avec quoi je puisse le comparer ou l’expliquer. Ici tout est extraordinaire, plus je le considère, plus je m’assure qu’il n’y a rien là qui ne soit en dehors de la marche des choses et au dessus de l’esprit humain. Les impies eux-mêmes n’ont jamais osé nier la sublimité de l’Evangile qui leur inspire une sorte de vénération forcée ! Quel bonheur ce livre procure à ceux qui y croient ! Que de merveilles y admirent ceux qui l’ont médité ! Tous les mots y sont scellés et solidaires l’un et l’autre, comme les pierres d’un même édifice. L’esprit qui lie les mots entre eux est un ciment divin, qui tour à tour en découvre le sens ou le cache à l’esprit. Chaque phrase a un sens complet, qui retrace la perfection de l’unité et la profondeur de l’ensemble ; livre unique où l’esprit trouve une beauté morale inconnue jusque-là, et une idée de l’infini supérieure à celle même que suggère la création ! Quel autre que Dieu pouvait produire ce type, cet idéal de perfection, également exclusif et original, où personne ne peut ni critiquer, ni ajouter, ni retrancher un seul mot, livre différent de tout ce qui existe, absolument neuf, sans rien qui le précède et sans rien qui le suive.

 

   Le mahométisme, les cérémonies de Numa, les institutions de Lycurgue, le polythéisme et la loi mosaïque même sont bien plus des œuvres de législation que des religions. En effet, chacun de ces cultes se rapporte plus à la terre qu’au ciel. Il s’agit là surtout d’un peuple et des intérêts d’une nation. Et n’est-il pas évident que la vraie religion ne saurait être circonscrite à un seul pays ? La vérité doit embrasser l’univers. Tel est le Christianisme, la seule religion qui détruise la nationalité, la seule qui proclame l’unité et la fraternité absolue de l’espèce humaine, la seule qui soit purement spirituelle, enfin la seule qui assigne à tous, sans distinction, pour vraie patrie, le sein d’un Dieu créateur.

 

   Le Christ prouve qu’il est le fils de l’Eternel, par son mépris du temps ; tous ses dogmes signifient une seule et même chose : « l’éternité. » Aussi comme l’horizon de son empire s’étend, et se prolonge infiniment ! Le Christ règne par delà la vie et par delà la mort ! Le passé et l’avenir sont également à lui ; le royaume de la vérité n’a et ne peut avoir en effet d’autre limite que le mensonge. Tel est le royaume de l’Evangile, qui embrasse tous les lieux et tous les peuples. Jésus s’est emparé du genre humain : il en fait une seule nation, la nation des honnêtes gens, qu’il appelle à une vie parfaite. Les ennemis du Christ, relèvent de lui comme ses amis par le jugement qu’il exercera sur tous, le jour du jugement.

Et cependant il n’y a pas de milieu, le Christ est un imposteur, ou il est Dieu. Le Christ n’a point d’ambition terrestre, il est exclusivement à sa mission céleste. Il lui était facile d’exercer une grande séduction, et d’avoir de la puissance, en devenant un homme politique. Tout s’y prêtait et allait au devant de lui, s’il l’eut voulu ! Les juifs attendaient un messie temporel, qui devrait subjuguer leurs ennemis ; un roi dont le sceptre rangerait le monde entier sous leur domination. Certes, il y avait là une tentation difficile à surmonter, et l’élément naturel d’une grande usurpation. Jésus est le premier qui ose attaquer publiquement l’interprétation erronée des Ecritures. Il s’attache à démontrer que ces victoires et ces conquêtes du Christ sont des victoires spirituelles, qu’il s’agit de la répression des vices, de l’assujettissement des passions, et de l’envahissement pacifique des âmes ; et si les Ecritures annoncent la soumission éclatante de l’univers, cette soumission absolue regarde le second avènement qui arrivera à la fin du monde.

   Jésus prend un soin tout particulier d’inculquer cette explication toute spirituelle à ses disciples. On veut, dans plusieurs occasions, se saisir de lui pour le faire roi ; il écarte de son front la couronne, il n’en veut pas : il en veut une autre, que la Vierge, sa mère lui a préparée : il la ceindra le jour de son grand sacrifice. Jésus ne pactise pas davantage avec les autres faiblesses humaines. Les sens, ces tyrans de l’homme, sont traités par lui, en esclaves faits pour obéir et non pour commander. Les vices sont les objets de sa haine implacable. Il mortifie les passions, qui sont l’élément naturel des grands succès. Il parle en maitre à la nature humaine dégradée, en maitre courroucé qui exige une expiation. Sa parole, toute austère qu’elle est, s’insinue dans l’âme comme un air subtil et pur ; la conscience en est pénétrée et silencieusement persuadée.

Jésus met de côté la politique, qui est chose superflue pour de vrais chrétiens, qui adorent le dogme de la fraternité divine. Certes, voilà un homme à part, voilà un pontife, et une religion qui se sépare vraiment de toutes les autres religions ; et celui là est un menteur, qui dit qu'il y a quelque part quelque chose qui ressemble à cela. Il est vrai que le Christ propose à notre foi une série de mystères. Il commande avec autorité d’y croire sans donner d’autre raison que cette parole épouvantable : je suis Dieu.

   L’Empereur se tut, et comme le général Bertrand gardait également le silence : « Si vous ne comprenez pas, reprit l’Empereur, que Jésus-Christ est Dieu, et bien ! J’ai eu tort de vous faire général !!! »