Judas, Elisa, Pierre et les autres

   Dans la vie de Jésus, de Monsieur Philippe et de Cagliostro, ce dont nous "faisons notre miel" en premier lieu, ce sont les paroles de Vie qu’ils ont prononcées, nous y trouvons une source de réflexion, des lumières spirituelles et, bien souvent également, une force et un encouragement dans les moments difficiles. Dans un deuxième temps, leurs actions, les anecdotes qui nous ont été rapportées, sont aussi une « nourriture ». Les grandes heures de leur vie, leurs joies et leurs peines nous touchent, nous émeuvent, mais nous avons tellement "déifiés" leur personne, que nous n’avons plus guère accès à leur humanité, et ces moments de leur existence restent malgré tout quelque peu extérieurs à nous.

Revisiter leur vie, c’est aussi aller à la rencontre de ceux et celles qui les ont connus. Certains de leurs disciples, de leurs amis, de leurs intimes sont ainsi devenus bien malgré eux des modèles, des exemples, des références, même des archétypes,   ― pensons à Judas, devenu l’archétype de la trahison.

 

   Les « vertueux », comme nous pouvons les nommer, nous les connaissons, et chacun d’entre nous à celui ou celle qui lui tient à cœur. Pensons à la fidélité de Jean envers Jésus, à celle de Sarasin pour Cagliostro, à l’amour de Marie-Madeleine pour le Maître, à l’obéissance et à la confiance de Monsieur Chapas pour Monsieur Philippe, au dévouement de Berthe Mathonnet, et tant d’autres moins connus qui chacun, à sa façon, a exprimé une « vertu » particulière dans sa relation avec le Maître. Ceux-ci nous les aimons, ils nous rassurent sur notre humanité commune, dans les moments d’exaltation il peut nous arriver en notre fort intérieur de les envier quelque peu, et de nous dire qu’à leur place nous aurions été comme eux. Nous nous plaçons parfois sous leur protection, comme pour bénéficier des vertus qu’ils ont incarnées ; oubliant que l’expression de celles-ci ne se fit pas toujours sans difficultés, épreuves et doutes.

Mais les autres ? Ceux qui se sont pris les pieds dans le tapis, qui ont reçu la porte dans la figure : les uns trahissant, désertant, s’éloignant avec ingratitude… les autres posant des actes bien loin des préceptes de l’amour du prochain ou de l’humilité prônés par le Maître ; ceux-là ont rarement de notre part droit au même traitement de respect et d’amour. S’ils nous arrivent de penser à eux, c’est parfois pour nous dire : « Quand même… avec tout ce qu’ils ont vu, entendu… jamais je n’aurais fait la même chose… leur abandon, leur chute, leur attitude… vraiment c’est incompréhensible. » Si nous les prenons comme modèles, c’est généralement pour les utiliser comme « repoussoir », comme un exemple à ne pas suivre : Dieu m’en préserve !

Pour expliquer leurs comportements, certains d’entre nous évoquent la prédestination, croyant ainsi résoudre un problème que ce mot ne fait que définir, et qui n’explique en rien ici-bas l’enchainement des intentions et des attitudes.

À l’heure ou la lucidité spirituelle vient quelquefois nous visiter, réfléchissant de nouveau à leurs actes, à ce qu’ils ont été, nous reconnaissons que peut-être, sans doute même, placés dans les mêmes conditions, nous n’aurions pas fait mieux. Le résultat le plus fréquent de cette prise de conscience ? Nous les fuyons quelque peu, craignant que de trop nous approcher d’eux, à trop nous pencher sur leurs comportements, nous pourrions poser un pied sur leur chemin, dans leur destin.

 

   « Hélas, les autres… c’est nous », cette parole de Paul Claudel est d’une réelle pertinence spirituelle. La trahison de Judas, d'Elisa Von Reicke et de Rey de Morande, le reniement de Pierre, le doute de Thomas, l’animosité de Marc Haven envers Philippe Marshall, le peu d’affection de Madame Philippe envers le disciple préféré du Maître, Olga Chestakoff congédiant la femme de Monsieur Philippe et Monsieur Chapas du Clos Landar, Victoire Philippe, si merveilleuse, tellement lumineuse et qui pourtant ne laisse rien à son père sur son testament, pas même une photo, un souvenir ; Sédir, se nommant dans certains documents internes aux Amitiés spirituelles : « Le centre », tombant ainsi par orgueil ; Phaneg, un peu trop convaincu que la voie spirituelle qu’il proposait était la meilleure… Nous sommes ici dans la face sombre de la nature humaine, la leur, et par commune humanité la nôtre.

Il nous faut comprendre le mieux possible le contexte, la psychologie de chacun, les événements qu’ils vécurent, méditer sur leur vie et leur personne, même si cela ne nous permettra généralement que d’émettre des hypothèses sur le pourquoi de leurs actions, ce travail représente néanmoins un effort que nous faisons en leur direction, travail qui peut nous permettre de ne pas les juger trop rapidement, de les comprendre, et au bout du compte de les aimer.

Ils ne sont pas uniquement des contre-exemples à ne pas suivre, mais tout autant que les "vertueux", des porteurs de leçons spirituelles, d’une lumière sur ce que nous sommes. Bien plus, puisque nous n’avançons pas les uns sans les autres, et puisque nous sommes tous les membres ligaturés d’un même vaste corps, comme le disait Sédir ; pour ces raisons leur chute, leur trahison, leur doute et reculade, sont aussi les nôtres.

Et d’ailleurs, qui peut dire s’ils n’ont pas pris sur eux ces défauts, ces manques, ces turpitudes et leurs conséquences pour qu’ainsi, à l’heure ou la même tentation viendra vers nous, nous soyons plus forts, tout en restant conscients de notre faiblesse ?

Si, de ce côté du voile, ils ont pu faillir, et nous ressembler, de l’autre côté, ils nous dépassent de cent coudées ; les aimer, c’est donc tenir les deux bouts de ce qu’ils sont, d’une main leurs racines perçant les profondeurs de la terre, et de l’autre, leurs hautes branches dardant vers le ciel infini, vers le Père.