Aimons-nous Maître Philippe ?

     Pourquoi nous est-il si difficile d’aimer Maître Philippe dans sa vie d’homme, dans son humanité, dans sa vie quotidienne ? Nous restons captivés par ses miracles, ses prodiges, ses guérisons, sa charité, ses paroles de vie ; mais sa vie d’homme nous interpelle peu, ou pire, nous indiffère ou nous rebute. Et pourtant, quand nous aimons un être, tout de lui nous intéresse, nous charme, nous parle de lui : les vêtements qu’il porte, le parfum qu’il choisit, sa façon de marcher ou de sourire, son humeur, le son de sa voix, ses plats préférés, les gens qu’il fréquente… pourquoi ne l’aimons nous pas ainsi ?

   Généralement, concernant Maître Philippe, notre tendance est de « saucissonner » ce que nous voulons garder de lui, et la tranche préférée ? C’est l’homme des miracles et de charité. Choisir ce que nous voulons aimer de lui, c’est ne pas l’aimer vraiment. Il nous faut tout aimer de lui, et  si rien en nous ne nous y porte, nous devrions néanmoins le faire, ne serait-ce que pour lui témoigner un peu de reconnaissance à la vue de ce corps et de ce destin qu’il prit uniquement par amour pour nous.

   Cette difficulté à l’aimer dans sa vie d’homme, n’est-elle pas la preuve d’un reste de ce dualisme millénaire qui sévit parfois dans le champ spirituel et religieux et qui faisait de cette terre le monde de l’Adversaire, et de la matière le piège dans lequel nous étions prisonniers ? Ce point de vue, peut-être exact à une époque, a néanmoins engendré de nombreuses  conséquences, et parfois des excès : les monastères, les parfaits cathares, le refus du mariage, de la sexualité, d’avoir des enfants, les recommandations morales, le rejet du corps et de ses besoins... Mais depuis Sa venue il y a 2.000 ans, et par le fait qu’il a vécu dans la matière une vie quotidienne, pris un corps de chair, de sang et de désirs en s’incarnant ici, cette matière n’est plus un obstacle dans notre vie spirituelle, bien au contraire, elle est devenue le moyen le plus sûr pour le retrouver. C’est pour cela que les ascèses spirituelles et dévotionnelles, les exercices et méthodes ne nous sont plus nécessaires ; la seule ascèse, c’est la vie, notre vie. Les signes de Sa Présence sont tout autant, sinon davantage, dans le quotidien de nos vies que dans un moment de recueillement.

   Cette vie d’homme que le Maître a eu, c’est le seul point de ressemblance que nous avons avec lui, nous sommes sur ce point semblable à Lui ; parce qu’il l’a voulu ainsi.  N’y a-t-il pas là un moyen de le rejoindre ? Et l’ayant rejoint, de nous rapprocher un peu plus de son Père, Notre Dieu, de nous le rendre plus familier, moins lointain et moins inconcevable.

   Si nous ne nous familiarisons pas avec sa vie d’homme, avec sa façon d’être, son caractère, comment le reconnaîtrons nous si un jour nous le rencontrons ? Si Un jour, ici ou ailleurs, dans le cours des siècles, nous le retrouvons dans une vie inconnue, ou il ne fera rien d'extraordinaire, comment pourrons nous le reconnaître ? N’étant pas familiarisé avec son humanité, attendant des miracles, des prodiges, une charité sans borne et ne trouvant rien de cela, nous passerons notre chemin, et pourtant se sera Lui !

   Certains d’entre nous sont convaincus que toutes les actions, les paroles, les pensées de Maître Philippe sont des réparations, des guérisons, des régénérescences, une miséricorde faite pour nous, le genre humain ; que ce soit l’argent qu’il jouait en bourse, ses procès, sa relation avec les femmes, le tabac qu’il fumait ou la viande qu’il mangeait, et tant d’autres choses que nous ignorons. Avoir ce point de vue, en être convaincu, est une grande avancée. Néanmoins, nous fonçons parfois dard-dard vers cette explication spirituelle qui nous rassure tant : il n’a succombé au poids de la matière et de la pesanteur que parce qu’il l’a voulu. Cette adhésion, trop vite formulée, nous dispense d’approfondir l’énigme, le mystère de son humanité, nous dédouane de cette confrontation, de ce corps à corps avec son physique, sa psychologie, ses goûts, son caractère, ses défauts,  ses épreuves et ses peines.

   Même de son vivant, la majorité de son public à « succombé » à sa thaumaturgie – difficile de faire autrement ! Pourtant, ça et là, dans les témoignages, quelques lignes nous le montre dans son quotidien – mais peu, si peu. Il est bon ici de le redire : ceux qui  l’ont le plus aimé, ceux qui ont avancé le plus dans le mystère de son humanité, se sont ses intimes, et particulièrement ce personnel de maison dont certains l’ont accompagné pendant des décennies dans sa vie quotidienne.

   Madame Landar, qui était peu disposée envers Maître Philippe, que savons-nous des efforts qu’elle fît pour supporter le caractère de son gendre et ses actions ? Que sait on si elle ne l’a pas mieux compris que bien des personnes qui se jetaient aux genoux du Maître à la vue des guérisons qu’il réalisait ? – tant de choses nous échappent.

   Certains trouverons peut-être notre approche simpliste, naïve, subjective, nous ne pensons pas qu’elle le soit. Pour bien des gens, et nous en connaissons, cette façon de considérer Maître Philippe dans sa vie d’homme leur est infiniment plus difficile à réaliser que de prier deux heures debout devant sa tombe ; ne nous y trompons pas, c’est un vrai travail. Cette façon d’être en relation avec lui, d'une façon plus charnelle, plus chaleureuse, plus durable peut-être, ne peut être que personnel, elle ne peut s’enseigner, ni faire l’objet de la création d’un système. On ne peut que proposer cette approche, et laisser chacun y réfléchir. Elle ne peut être que vécue seul, ou dans un cœur à cœur avec quelques rares intimes.

   Peut-être qu’un jour, le Maître nous regardant dans les yeux, ne nous posera qu’une question : comment as-tu aimé mon humanité ?