De la croyance au Christ à la foi en Jésus, l'homme de Nazareth (Fin)

Il faut découvrir la transcendance de Jésus et non pas la poser a priori. Parce que nous avons des idées fausses sur Dieu, nous avons des idées fausses sur la transcendance de Jésus si nous disons de prime abord qu’il est Dieu. Au contraire il nous a dit qu’il était le chemin, donc il faut que nous le découvrions dans ce qu’il est pour avoir une idée un peu plus simple de Dieu. (M.L)

 

 

 

Très rapidement la foi en Jésus qui donnait force à la doctrine est remplacée par la croyance en la doctrine, qui  « fonde » la foi.

   "Plus on s’éloigne des origines du christianisme et du milieu Juif ou judaïsant, plus on gagne les siècles suivants et d’autres peuples tout différents par leurs traditions, leur manière de penser et de sentir, plus la fidélité chrétienne est confondue avec l’adhésion idéologique qui fait du Christ la pièce maîtresse de son système et qui ne parle que de l’humanité de Jésus qu’à l’occasion du rôle divin de médiateur et de rédempteur. Le christianisme, sans doute spirituellement supérieur par sa doctrine et sa morale, se place ainsi seulement au niveau des autres religions, face à elle et contre elles. Il oppose croyances à croyances et fait de la foi la simple affirmation d’un credo. Il ne donne pas à la foi en Jésus la place originale qu’elle exige. Il ne soupçonne que c’est elle qui, mieux que toute doctrine, caractérise la religion chrétienne au milieu des autres traditions religieuses. Le christianisme n’est plus d’abord l’attachement à la personne de Jésus. Il ne conduit plus à l’adoration de Jésus à travers la vénération de l’humanité du Maître découverte en profondeur. Il se borne à affirmer que Jésus est le Messie promis à Israël, le Christ, le Fils de Dieu, la deuxième personne de la Trinité ; affirmations qui sous-entend l’adhésion à l’idéologie religieuse qu’elles impliquent. Cette adhésion remplace la foi en Jésus au lieu d’n être une conséquence convenable. Au lieu d’aider pratiquement le croyant à se tenir dans cette foi sans que pour autant celle-ci, qui transcende toute croyance doctrinale, perde sa pureté propre et originale, cette idéologie prétend à la vérité absolue.

   Sans doute la piété chrétienne ne cesse pas de méditer certains aspects et certaines circonstances de la vie humaine de Jésus, les plus faciles à comprendre ou à se représenter parce qu’ils s’apparentent à ce que les hommes ressentent spontanément dans la vie. Cependant, cela n’exige d’eux aucune recherche et n’appelle aucun approfondissement qui leur permettrait d’aller plus avant dans l’intime de Jésus. Au contraire, en s’attachant à des détails sensibles et extérieurs  – et souvent ils les glosent pour les rendre encore plus riches de puissances affectives – les chrétiens ordinairement s’y arrêtent, s’y complaisent et s’y reposent sans aller plus loin. Si paradoxal que cette affirmation paraisse, on peut soutenir que leur religion, dans ces conditions, n’est pas tant fondée sur la foi en Jésus proprement dite que sur une croyance idéologique souscrite depuis le début, sans hésitation, sans mise en question d’aucune sorte, reçue comme une vérité absolue et accompagnée de transpositions sentimentales variables suivant les besoins de l’âge et du sexe. Au mieux, cette religion permet l’amorce de la foi, indirectement et peu à peu, chez les êtres les plus spirituels, d’ailleurs moins à cause de l’enseignement reçu que grâce à l’approfondissement humain dû à une vie épousée avec authenticité dans la santé et la vigueur du corps et de l’âme.

   La croyance des chrétiens en la divinité de Jésus devient la conséquence de la théologie, enseignée avec une autorité qui se réclame de Dieu, qu’elle soit du Magistère ou des Écritures ; cette théologie, ils lui donnent l’importance capitale d’un point de départ pour leur foi. Leur itinéraire spirituel quand il est digne de ce nom, cat beaucoup pensent être arrivés au but dans le début, ne ressemble en rien à la progression qu’ont dû faire les premiers disciples pour atteindre la foi en Jésus à partir de ce que celui-ci était humainement pour eux."

 

   Marcel Légaut constate que les apôtres avaient découverts la divinité de Jésus à travers son humanité et au-delà d’elle. Tout cet effort d’approfondissement qu’ils ont fourni n’était pas sans faire violence aux évidences du temps, celle-ci est désormais remplacée par une adhésion intellectuelle de qualité variable à une doctrine professée avec autorité.

   Puis l’auteur réfléchit à la croyance des chrétiens actuelles : « La croyance des chrétiens en la divinité de Jésus n’est pas l’aboutissement d’un cheminement difficile, abrupt, auquel ils se sont consacrés de façon assidue et totale. Aboutissement qui n’est pas sans bouleverser leurs conceptions religieuses, sans les séparer au moins intérieurement de ce qui se pense et se fait dans leur milieu – parfois même cette séparation doit aller jusqu’à une opposition ouverte… même lorsque l’adhésion des chrétiens à cette idéologie ne reste pas sur un plan uniquement spéculatif, leur croyance en la divinité de Jésus n’a finalement que peu de conséquences dans leur vie ; c’est moins à Jésus qu’ils pensent et qu’ils ont recours, que sous le truchement de ce nom, à Dieu lui-même. Cette croyance prématurée, trop facile parce qu’elle est reçue de façon superficielle, sans que les chrétiens aient eu à la conquérir eux-mêmes, les écarte d’une recherche véritable portant sur l’humanité de Jésus, sur ses dimensions proprement prophétiques, à la taille du devenir possible de l’homme et de celui de l’Humanité. Elle leur cache aussi derrière des défenses et des scrupules instinctifs les limitations de toute nature qui font de leur Maître un juif de son temps. Cette recherche et ces constations leur paraissent mettre en question son être divin. De même que nombre de ces chrétiens croient attenter à la grandeur de Dieu en donnant une véritable grandeur à l’homme, ils ne veulent voir en Jésus que ce qui ne porte pas le plus petit ombrage à l’idée qu’ils ont a priori de la transcendance de Dieu. Jésus n’est pas le chemin qui mène à Dieu. Il est seulement Dieu qui vient aux hommes. »

 

La tendance de toute christologie est de n’affirmer l’humanité de Jésus que pour se donner une base historique.

   "Les chrétiens ont une conception théologique du Christ qui généralement, en fait, éclipse son humanité ; ils délaissent celle-ci car elle ne leur est pas indispensable pour croire à sa divinité, qu’ils conçoivent a priori, comme ils posent abstraitement l’être de Dieu lui-même. S’ils affirment avec énergie cette humanité, ce n’est pas pour en vivre davantage mais pour assurer son historicité et lutter contre la tentation de ne faire du Christ qu’un « concept de foi ». En vérité, sans qu’ils s’en rendent compte, ou sans qu’ils acceptent de se l’avouer ouvertement, cette vie humaine est pour eux un obstacle contre lequel ils achoppent et qu’ils amenuisent autant que possible en donnant à Jésus des qualités tellement surhumaines qu’elles le rendent étranger à toute humanité réelle. Cet obstacle est semblable à celui qu’ont rencontré les juifs quand ils opposaient la haute idée qu’ils se faisaient du Messie aux humiliations et aux échecs que connut Jésus."

 

   Nous arrêtons ici la présentation du livre de Marcel Légaut. Nous avons résumé les 90 premières pages d’un ouvrage qui en comporte 400. Résumé forcément subjectif, et qui n’a comme unique vocation que de vous donner le désir, et vous convaincre, de l’absolu nécessité de sa lecture, pour tout chrétien qui se dit un tant soit peu intéressé par Jésus ; mais également pour tout chercheur interpellé par  l’homme de Nazareth.