De la croyance au Christ à la foi en Jésus, l'homme de Nazareth (3ème partie)

Nous ne pourrons jamais dire l’extrême difficulté, le gâchis que nous avons commis depuis vingt siècles en affirmant trop vite la divinité de Jésus, car là encore dans une certaine mesure cette divinité a bloqué la prise de conscience de ce que Jésus était. (M.L)

 

 

   Dans son chapitre intitulé : les premiers disciples, Marcel Légaut précise un point important : Le cheminement intérieur qui conduit à la foi en Jésus, doit s’inspirer de celui des premiers disciples. Bien que nous vivions dans des conditions très différentes de celles des premiers disciples, l’homme moderne, selon Légaut, est dans la nécessité de comprendre par l’intime l’itinéraire spirituel des premiers disciples pour trouver à son tour le chemin qu’il doit suivre afin de découvrir de façon personnelle qui est Jésus. « En effet, l’essentiel de ce que ceux-ci ont vécu auprès de lui demeure encore l’essentiel pour atteindre Jésus en lui-même et le suivre. »

 

 

Le Nouveau Testament ne fait connaître qu’indirectement le cheminement des apôtres.

 

  "Le Nouveau Testament rend compte surtout de la prédication apostolique. Les quelques témoignages proprement dits qu’il contient sont rapportés principalement pour convaincre et pour instruire de la doctrine, non pour décrire l’évolution spirituelle qui a conduit les premiers disciples à la foi en Jésus. Sans doute les enseignements proposés partent-ils de paroles de Jésus qui les avaient spécialement frappés, de sorte qu’elles restaient gravées dans leur mémoire. Sans doute en est-il de même des comportements de Jésus consignés dans l’Évangile. Mais ces paroles et ces faits sont rapportés pour un enseignement, non pour une confession. Peut-être même ont-ils été quelque peu modifiés dans cette intention, et la manière dont on les a présentés a-t-elle été influencée par les commentaires dont on les accompagnait. Peut-être furent-ils choisis et même sont-ils revenus à la mémoire des disciples précisément pour cette dernière raison. On ne saurait guère en douter quand on constate la liberté avec laquelle les hommes de ce temps interprétaient les écrits les plus vénérés. Aussi ces paroles et ces faits, tels qu’ils sont exposés, éclairent plus directement sur la réflexion, et les élaborations intellectuelles des disciples après leur conversion, qu’ils n’aident à connaître le chemin parcouru par eux pour croire en Jésus. C’est pourquoi les Écritures ne se prêtent qu’indirectement, et d’assez loin, à cette dernière enquête."

 

 

Pour découvrir ce cheminement, l’expérience et l’intelligence spirituelles sont nécessaires.

 

 

   "Pour aboutir vraiment, cette recherche exige, outre la connaissance des Écritures, une intelligence spirituelle suffisamment développée pour aller au-delà de ce que ces textes disent explicitement. Sinon le Nouveau Testament risque de n’apprendre au lecteur le plus consciencieux que les conditions extérieures qui ont présidé à la naissance de la foi chez les générations postérieures de croyants. Ces connaissances exigent moins de maturité et d’engagement personnel que la compréhension profonde des transformations intimes d’un être. Elles restent un savoir comme les autres. Elles ne comportent pas non plus les conséquences aussi pressantes pour celui qui les acquiert. Les éléments contingents d’une époque toute différente de la sienne y ont une trop large part. Ils engloutissent l’essentiel dans l’occasionnel et l’accessoire. Ils le dissimulent et prennent sa place. Ils n’ébranlent pas l’homme dans ses profondeurs. Ils ne le poussent pas au cheminement intérieur qui le conduirait à une véritable conversion."

 

   Marcel Légaut développe ensuite en quoi le peuple juif était particulièrement préparé pour accéder à cette foi en Jésus. En premier lieu par le monothéisme intransigeant du peuple de Yaweh. « Les deux autres préparations sont les prophéties messianiques et les miracles. L’une est enracinée dans le passé, solidement entretenue par la tradition orale et écrite du peuple juif. L’autre est toute concentrée dans l’actualité ; spectaculaire, elle est comme publicitaire. » Ce monothéisme et cette attente messianique permirent à la foule d’entendre la voix qui l’interpellait et à y faire massivement attention. Ce monothéisme purifia sans aucun doute les conceptions spirituelles des juifs. Mais il exigeait de ceux qui crurent en Jésus un approfondissement exceptionnel. L’auteur fait le constat que pour les juifs qui se sont convertis à Jésus, ayant reconnu sa divinité, cette conversion impliquait un affrontement dramatique avec leur milieu, et que ce choix de leur part du les conduire à être exclus de la communauté nationale.  Les prophéties et les miracles aidèrent les disciples à s’approcher de la foi en Jésus, sans cependant les dispenser de surmonter personnellement les oppositions fondamentales qui se présentaient. Pour Marcel Légaut : « Si les miracles et prophéties facilitèrent aux juifs une première attention à Jésus, ultérieurement ils devinrent aussi un obstacle par ce qu’ils comportaient d’accessoire et d’ambigu. Ils dissimulaient Jésus tout en le montrant. Ils l’exaltaient tout en le réduisant à un rôle qu’il dépassait. »

 

   Selon Légaut, la religion d’Israël, principalement collective, ne préparait pas à des initiatives religieuses personnelles. Tout en s’adressant aux individus, elle était d’abord et avant tout la religion d’un peuple. « Bien peu, hors les prophètes, se sont sentis recevoir de Dieu l’ordre de se comporter de façon originale et par la suite souvent exceptionnelle... On ne peut trop insister sur les difficultés intimes que les premiers disciples eurent à surmonter avant même la persécution proprement dite, ainsi que sur les ruptures de tous ordres qu’ils durent supporter et parfois provoquer. Les Évangiles y font souvent allusion… Ces ruptures et ces violences se reproduisent sous une forme ou une autre en tout temps, chaque fois qu’un homme sort des rangs serrés de la foule pour suivre Jésus. » Les premiers disciples connurent cette lutte contre la religion d’autorité qu’était devenue la religion juive, et sur toute l’influence qu’elle avait sur la vie collective et sur chacun. Dans un contexte différent, nous sommes appelés à parcourir une étape semblable et à franchir le même seuil. « Il a (le croyant) en effet à connaître intimement la même lutte, longtemps indécise, et la même opinion, souvent remise en question, pour accéder à la foi en Jésus, au-delà de toute croyance profane ou religieuse, idéologique et collective. »

 

   Marcel légaut mène ensuite une réflexion sur l’ambiguïté de l’action des miracles. Voici ce qu’il en dit : « Les miracles atteignaient leurs spectateurs, même ceux qui y correspondaient comme le désiraient Jésus, dans la partie la plus charnelle et la plus trouble de leur être. Ils provoquaient la fermentation intense des désirs et des espoirs. Ils réveillaient le fonds ancestral de superstition qui manifeste la tendance première des hommes, gisant dans l’abîme de leur impuissance, à survivre et à être. Devant les miracles, dans l’attente de leur réalisation passionnément désirée, toute la misère humaine gémissait vers la liberté physique qui restait souvent l’unique horizon entrevu.

A eux seuls les miracles ne faisaient pas accéder leurs spectateurs au niveau humain qui leur aurait permis d’entendre en profondeur le message du Maître et d’atteindre ainsi Jésus en lui-même. Tout au plus favorisaient-ils les dispositions intérieures des mieux préparés en leur donnant un sens, d’ailleurs fortement matériel, de la transcendance de ce qui se passait devant eux. Les miracles y parvenaient d’ailleurs de façon toujours ambiguë car ils tiraient leur puissance principalement du choc brutal qu’ils causaient, du bouleversement de tout l’être qu’ils provoquaient. Même la vénération qu’ils aidèrent ainsi à naître se trouvait fatalement entachée de quelque idolâtrie. Souvent elle venait d’un entrainement collectif, aussi disparaissait-elle avec lui, tant elle restait superficielle. Sans transformer l’homme, elle l’hypnotisait pour un temps. Plus encore que les prophéties messianiques, les miracles furent des moyens précaires. Ils pouvaient amorcer une démarche vers Jésus. Ils n’étaient pas capables de la mener à bien. » 

 

   Puis l’auteur fait ce constat : « Ainsi les miracles évangéliques posent d’abord à l’homme moderne la question quasi insoluble de savoir ce qu’ils ont été réellement. Moins encore que les prophéties messianiques, les miracles attribués à Jésus contraignent à se demander qui est Jésus. »

   Marcel Légaut dirige ensuite sa pensée sur les apparitions charismatiques de Jésus après sa mort. Il fait cette analyse : « Sans nul doute, après la mort de Jésus, les apparitions, ces phénomènes charismatiques dont furent favorisés les quelques juifs qui lui étaient restés attachés, leur apportèrent une aide précieuse et en toute probabilité strictement nécessaire pour rester fidèles à leur Maître. … Elles furent essentiellement individuelles, même si elles se sont produites simultanément chez des hommes rassemblés, communiant dans le même souvenir et le même atterrement…. Les divers récits, assez peu concordants, que les Évangiles en rapportent laissent entrevoir ce que l’imagination, la sensibilité, le raisonnement ont dû broder pour rendre concevables, vraisemblables, suffisamment cohérents et concrets des charismes si extraordinaires. »

 

Ces apparitions supposent la foi des apôtres et ne la fondent pas.

   "Si les disciples n’avaient pas cru en Jésus avant sa mort, d’une façon totale, sans d’ailleurs pouvoir déjà se rendre compte de la nature radicalement nouvelle de leur foi, ni a fortiori sans être capables de l’expliciter convenablement, sans doute n’auraient-ils pas connu ces phénomènes charismatiques. Les apparitions dans ces conditions auraient constitué une véritable action de force sur leur conscience. Une telle action, à supposer qu’elle puisse se produire sur des êtres qui n’y sont nullement préparés intérieurement serait une violation intolérable de la nature humaine, violation de ce qui, en celle-ci, est le plus essentiellement libre et qui ne peut être que détruit si on le brutalise, serait-ce pour le « bon motif ». Elle réduirait la foi à être la conséquence inéluctable d’une constatation qui s’impose du dehors comme un fait quelconque. Cette effraction de l’âme est trop contraire à la discrétion dont Jésus fit toujours preuve et qui caractérise son esprit, elle est trop contraire au respect qu’il portait à l’homme et à la qualité de l’adhésion qu’il demandait. Cette violence paraît radicalement impossible de la part de Dieu à cause de la haute idée toujours plus exigeante que précisément à la suite de Jésus l’on se fait de Lui, de son action sur les hommes, de ce qu’Il attend et cherche à recevoir d’eux.

 

Si en ces heures singulières les disciples, encore incrédules, avaient été soumis seulement à une exaltation collective qui les eût soulevés comme une vague, victimes d’un mirage fugitif, leur conviction les aurait abandonnés promptement et de façon définitive car tout autour d’eux la dénonçait et sans cesse la combattait. Si par impossible, sous le coup d’un désespoir viscéral et par réaction instinctive pour s’en défendre et s’en évader, par hallucination, encore incrédules, ils avaient cru apercevoir Jésus ressuscité, ils auraient rapidement douté de la réalité de ces apparitions singulières, malgré leur caractère immédiat et à cause de cela même. Rapidement repris par le cours de leur vie ordinaire le souvenir leur en aurait paru bizarre et comme morbide. N’ayant pas trouvé en eux l’écho que seule la foi en Jésus peut soutenir, faute du climat que seule elle rend psychiquement possible, ce souvenir leur serait vite devenu trop étranger pour demeurer. Ils en auraient été émus et troublés un temps. Ils n’auraient pas été changés pour toujours."

 

 

Grâce aux approches charismatiques, les disciples, confirmés dans leur foi, purent lui donner une armature intellectuelle qui les aida à vivre.

 

   "Ce que Jésus fut pour ses disciples par ce qu’il était et grâce à ce que ceux-ci étaient eux-mêmes, chacun dans sa singularité originale, constitue la base fondamentale de leur foi. Leurs réflexions assidues sur la vie de leur Maître, sur celle qu’ils avaient menée avec lui, leur progressive compréhension de l’existence même de Jésus saisie du dedans, découvrirent après coup aux disciples ce qu’il avait été pour eux avant même qu’ils en eussent pris une conscience claire, et ce qu’il serait toujours.

Les charismes qui suivirent la mort de Jésus et les quelques miracles récents faits par l’intermédiaire des disciples, les aidèrent à franchir les derniers pas d’une affirmation intellectuelle vertigineuse qui transforma leur conception traditionnelle, comme instinctive, de Dieu.

Malgré l’intransigeance absolue de leur monothéisme, pour se rendre compte explicitement de ce que Jésus était pour eux, de ce qui montait en eux sous l’action de leurs souvenirs de lui à mesure que ceux-ci simultanément s’éclairaient pour eux et les approfondissaient, les disciples furent conduits lentement, par étapes insensibles, mais impérieusement et sans pouvoir y échapper autrement qu’en reniant tout, à affirmer ce qu’ils nommèrent sa divinité. Ils n’osèrent le faire sans détour qu’après s’y être senti obligés inéluctablement. Quoique les Écritures visent principalement à enseigner dans le climat d’une autorité sûre d’elle-même, elles portent en filigrane la marque de ces hésitations, de ces tâtonnements dans l’effort d’explicitation."

 

   Marcel Légaut poursuit sa démonstration en explicitant que cette armure intellectuelle ne peut être utilisée correctement sans contresens que si elle est considérée comme seconde, et ne fonde pas la foi. « … L’explicitation qu’ils donnaient de leur foi ne leur apportait en vérité rien d’essentiel. Par elle, leur foi recevait seulement une cohésion intellectuelle et un contenu affectif qui les satisfaisaient. En elle-même cette foi, qu’ils vouaient à Jésus parce qu’ils avaient reçu et reconnu n’avait pas besoin d’une vraisemblance et d’un attrait que d’ailleurs de toute manière le caractère extraordinaire de son affirmation rendrait radicalement insuffisants.

Ainsi, ce qu’ils professaient dans leur prédication n’était pas le point de départ de leur foi mais un de ses fruits. Ce n’était pas une idéologie à laquelle ils avaient d’abord donné une totale adhésion et qui les avait conduits, en dehors de tout contact plus direct et plus profond avec Jésus, à faire de lui le Messie que les Écritures annonçaient. En principe, la doctrine que les disciples enseignaient voulait conduire à Jésus et sans disparaître, rester cependant seconde dans l’esprit du croyant, même si ce dernier, comme ses maîtres, avait une tendance invincible à la considérer comme une vérité absolue ; tendance impossible à condamner à l’époque et d’ailleurs difficile à critiquer et à combattre en tout temps. L’adhésion que la doctrine demandait n’était pas à considérer comme une fin en soi, même si les apôtres et leurs catéchumènes, sans y réfléchir davantage, l’estimaient ainsi, cofondant foi et croyance. Elle n’était que moyen, mais moyen particulièrement bien adapté aux besoins et aux possibilités de cette époque. Par la prédication de leur doctrine, les apôtres cherchaient à amorcer, mais non à remplacer, la présence qu’ils avaient connue, aimée et qu’ils portaient au fond d’eux-mêmes, plus réellement encore que celle des gens qu’ils côtoyaient. Ils s’efforçaient de conduire de futurs disciples à Jésus, non de faire des adeptes d’une idéologie, si vraie qu’elle fût à leur jugement.

Entrer dans l’intelligence de ce que Jésus a été grâce à ce qu’on sait de lui et grâce à ce qu’on est soi-même, là est le fondement sur lequel s’édifie la foi en Jésus de Nazareth. Rocher caché, enfoui comme le trésor qu’il faut découvrir. »

 

   Puis Légaut précise que : la prédication des origines se nourrissait de la foi des apôtres et de la doctrine qu’ils élaboraient. « Pourtant, en vérité – remarque capitale – ils n’avaient perçu et vécu qu’après coup et progressivement ce que maintenant ils prêchaient avec précision en toute clarté, dés le début, à leurs catéchumènes. Chez les apôtres se mêlaient désormais de façon indiscernable et inséparable la foi qu’ils portaient à Jésus et l’adhésion sans restriction à l’idéologie qu’ils avaient élaborée à son sujet, idéologie dont ils étaient devenus aussi les serviteurs avec un zèle qui n’allait pas sans quelque ivresse de l’esprit. »