De la croyance au Christ à la foi en Jésus, l'homme de Nazareth (2ème partie)

L’idée que nous avons de Dieu nous empêche de prendre conscience de la condition humaine, comme pour la science : sitôt que la science a pu se dégager des idées qu’on avait sur Dieu « cause », la science a pris son développement. (M.L)

 

 

   La grande force de l’écriture de Marcel Légaut, nous ne l’avons pas encore dit, c’est aussi de se refuser à toute la phraséologie habituelle liée à la littérature chrétienne ; se refuser à l’utilisation des mots : miséricorde, fils de Dieu et fils de l’homme, la grandeur de Dieu, sa Sagesse…. Mais également a certaines tournures d’esprit et démonstrations, comme celle par exemple des évidences de la présence de Dieu dans le monde et dans l’univers. Pour lui, tous ces mots, toutes ces expressions dites, tous ces arguments répétés, et ce, pendant tant de siècles, ont perdu toute force et toute vérité. Pour Légaut, il nous faut en vivre, en avoir fait d’une certaine façon l’expérience, en avoir testé la réalité avant que de les utiliser. Ce constat ne concerne pas uniquement la prose issue des milieux catholiques, il est également vrai pour les autres Eglises, les mouvements charismatiques, les spiritualités chrétiennes ésotériques. Avec un peu d’habitude, on reconnait un discours sur Jésus provenant de l’approche spirite, ou steinérienne... l'ensemble de ces mots, de ces concepts, est devenu avec le temps un linceul dont nous l’avons enveloppé, Lui, le Vivant, toujours présent, éternellement mobile.

Mais revenons à Marcel Légaut, et poursuivons notre découverte de sa pensée.

Il nous explicite à présent un point capital :

 

 

La découverte de l’autre exige la même activité spirituelle que la découverte de soi.

 

   "L’homme n’exerce pas seulement son activité spirituelle pour se souvenir de ce qu’il a été, pour être ainsi présent à lui-même et entrer dans son existence. Son intelligence se porte aussi sur la vie et les œuvres de ceux dont il veut s’approcher pour comprendre en profondeur qui ils sont et se les rendre présents. Quand il n’a pas connu personnellement quelqu’un, sa mémoire ne lui sert de rien mais d’autres éléments peuvent jouer le rôle des matériaux que, dans ces conditions, elle ne saurait procurer : ainsi des lettres, des écrits de cet auteur, des témoignages à son sujet. L’activité que l’homme déploie sur cet ensemble de données pour entrer dans le mystère de l’autre ressemble en tout point à celle que, pour se souvenir, il exerce sur les matériaux fournis par la mémoire. A son initiative et sous sa responsabilité, à la lumière de son expérience personnelle et de son sens de l’humain, il fait le départ dans ce dossier entre ce qui est important et ce qui ne l’est pas. Il distingue les éléments qu’il juge contingents, même si l’insistance des documents leur donne du poids, de ceux qui lui paraissent manifester ouvertement ou lui font entrevoir en filigrane, les orientations principales de l’autre. Il entrevoit aussi progressivement la signification fondamentale de cette existence. Il dégage aussi peu à peu l’influence et le rôle que cet être aura dans l’avenir même si jadis celui-ci ne les a pas explicitement exprimés ; bien plus, même s’il ne les a pas consciemment voulus. Peut-être encore cet être les avait-il conçus autrement, limité qu’il était nécessairement par ses origines et par les horizons bornés de son milieu social."

 

 

La découverte de l’autre est à la mesure de la maturité de celui qui s’y emploie.

   "La maturité de l’homme donne leur mesure à la justesse et à la profondeur de sa vision de l’autre, à l’exactitude des jugements qu’il porte sur lui, à la plénitude de la synthèse, d’ailleurs sans cesse à reprendre, qu’il fait à son sujet. Cette intelligence active varie avec son état spirituel, grandit quand il s’approfondit lui-même, et aussi se défait avec lui. Nul n’est plus capable de découvrir l’esprit fondamental d’un autre que celui qui a déjà quelque sens du sien propre. Inversement, rien n’unifie plus un homme que la compréhension intime de l’unité de l’existence de tel autre et de sa qualité d’être à travers la diversité des phases successives de son histoire. La prise de conscience de soi et la découverte de l’autre vont ainsi de pair. Elles s’épaulent  mutuellement."

 

Plus l’autre est grand, plus la découverte qu’on fait de lui est ferment.

   "Plus cet autre est un grand vivant, d’une humanité plénière et universelle, ouverte sur l’absolu par sa foi en Dieu et l’exercice de sa mission, plus sa communion avec lui au niveau où il vit, nourrit. Singulier ferment que cette présence qui s’approche et se dévoile peu à peu ; elle fait lever l’humain des épaisseurs de l’homme et lui révèle sa profondeur. A mesure que l’homme découvre cette présence et qu’il y adhère, il accède à lui-même. Il accède aussi à Dieu tout autrement qu’avant, lorsque, sans cette présence, il était encore davantage étranger à son être propre."

 

   Marcel Légaut poursuit sa réflexion en faisant le constat que plus l’autre est grand en humanité, plus la découverte que nous faisons de lui est lente, et se fait de façon mêlée et complexe. Il relève qu’un des risques est de nous approprier l’autre, de l’expliquer, et de nous l’incorporer dans l’univers de nos besoins et de nos espoirs. « Ils revêtent spontanément son auteur d’un personnage de légende, ce qui est en réalité l’abaisser alors qu’ils croient ainsi l’exalter, car ils lui prêtent seulement la grandeur dont ils rêvent, étant ce qu’ils sont. Et même, ils peuvent en venir jusqu’à le trahir sans le savoir là où il est le plus grand, mais aussi le plus différent. C’est au milieu de ce foisonnement vital et désordonné d’aspirations et d’affirmations, de refus et de négations, que s’efforce de se faire jour dans le silence et la discrétion, dans le recueillement, l’activité spirituelle de celui qui cherche à comprendre cet autre et non à l’annexer et à l’utiliser ; à communier avec lui autant que possible hors du temps et de tous les éléments contingents ; à le recevoir tel qu’il est dans son originalité propre, comme de son côté lui-même cherche à se recevoir dans sa durée et sa consistance. »

 

   Puis Légaut explique que les disciples de Jésus ont particulièrement vécu dans sa complexité et son ambiguïté la recherche qu’ils ont faite de leur Maître, parce qu’il les dominait de toute sa stature et mettait en question tout ce qu’ils étaient. Mais pour l’auteur, les écrits, la tradition dont nous disposons sur Jésus, comportent également la même ambigüité, la même complexité. Parce que ces écrits et cette tradition fruits d’une immense gestation ont été  associés et confrontés à l’être de Jésus, et que de plus ils étaient sous l’influence de leur complexité, mais également des milieux dans lesquels ils vivaient et ceux qu’ils évangélisaient… « La portée des paroles de Jésus et les faits le concernant, que les traditions orales et écrites rapportent, ont en gros une base historique certaine ; mais le choix qu’on en a fait, la manière de les présenter, la succession qui les ordonne, l’importance que leur attribuent le texte et le contexte, le commentaire explicite ou seulement impliqué par les détails du récit qui les accompagne, les doctrines qui les couronnent ou qui s’y amorcent, sont invinciblement marquées par la mentalité des temps et des lieux où les disciples ont vécu, comme aussi par leurs tempéraments individuels, leurs luttes intimes ou celles qu’ils ont dû mener au dehors. Les efforts personnels de ces hommes pour souder leur foi¹, toute tournée vers Jésus, avec leurs anciennes croyances qu’ils n’avaient en rien reniées, ont pesé sur leurs pensées et sur leurs comportements d’un poids d’autant plus lourd qu’ils n’en étaient pas entièrement conscients et que, soit par scrupules, soit par peur de l’inconnu où les entraîneraient une rupture trop radicale avec le passé, ils ne voulaient pas reconnaître de façon trop ouverte le secret antagonisme qu’il leur fallait surmonter. Ces efforts ont profondément marqué leurs écrits, qu’il s’agisse de textes doctrinaux, moraux ou liturgiques.

   Peut-être même ces hommes ont-ils été ainsi conduits dans la relation des faits dont ils avaient été les témoins, à quelques additions ou omissions sous l’emprise de leurs traditions et de leurs évidences, se confiant plus à leur logique qu’à leur mémoire. Peut-être pour la même raison ont-ils accepté par pente spontanée et sans examen suffisant quelques récits populaires nés de la même façon, pour ne rien dire des initiatives probables des copistes successifs, qu’une critique fine arrive à détecter. »

 

La prédication de Jésus était plus une base de départ qui appelait un développement qu’un enseignement se suffisant à lui-même.

"…. Jésus laissait, semble t-il, à ses auditeurs les plus éveillés une large latitude d’interprétation. On peut même dire que, par tout ce qui était sous-entendu et amorcé dans ce qu’il disait, il les poussait à prolonger son enseignement, à en tirer les conséquences qu’en public il ne pouvait que suggérer. Sans doute était-ce là un des buts suprêmes de sa mission ; être le semeur, non le moissonneur ; appeler ses disciples en les formants du dedans, en les invitant à grandir, avec tout ce que cela impliquait de leur part de tâtonnements et d’erreurs ; les préparer à être eux aussi les semeurs de futurs moissons suivies, à leur tour, de nouvelles semailles… Ce dessin ultime, Jésus ne l’a jamais explicité mais il est secrètement présent dans l’ensemble de son enseignement qui en reçoit son efficacité toujours nouvelle à traves les siècles et sa signification plénière…"

 

Les écrits et la tradition apostolique ne doivent pas être séparés de la vie spirituelle des premiers disciples.

    "Ainsi, les textes où les disciples ont parlé de Jésus ne doivent-ils pas être séparés de leurs activités apostoliques ni de leur humanité, afin que ces écrits conduisent à lui, et ne soient pas le chemin où l’on s’embourbe dans un temps et dans un lieu, et qui finalement se révèle être une impasse. Leur sens obvie ne doit pas être considéré comme un absolu, ainsi qu’on y est porté quand on dit sans discernement que les Écritures sont la parole de Dieu, oubliant qu’elles sont aussi paroles d’hommes d’une tradition et d’une civilisation particulière. Il est une manière de lire les Écritures, avec une soumission superstitieuse à leur lettre, et même à la mentalité de leurs auteurs, qui fait écran à ce que précisément elles peuvent aider à découvrir.

   Si l’on connaissait vraiment ce que Jésus fut pour ses apôtres, dans l’intime, avant même qu’ils en aient pris clairement conscience, avant qu’ils se soient efforcés de se le dire tant bien que mal et de le communiquer, on saurait, mieux que par la lettre des Écritures et même mieux que par ce qu’elles peuvent suggérer grâce à une expérience humaine toujours limitée, qui était Jésus."

 

   Marcel Légaut en vient à dire que la foi des apôtres est plus importante pour le chrétien que leurs croyances. Il précise que sans doute leur foi en Jésus ne peut pas être séparée de leurs croyances, cependant, selon lui, la foi des apôtres est plus totale et plus pure que leurs croyances en Jésus. Plus loin dans le chapitre il développe cette notion : la compréhension profonde de l’épopée des apôtres est la voie pour entrer dans l’intime de la vie de Jésus. « La foi et l’amour des premiers disciples sont en droit, pour le chrétien, plus que toute considération, la source de sa foi en Jésus et de son amour pour lui. C’est au chrétien de s’efforcer de comprendre par l’intérieur leur singulière évolution spirituelle tant du vivant de Jésus qu’après sa mort ; de prendre conscience de ce qui s’est passé en eux leur vie durant et jusqu’à la fin. Comment ont-ils porté ce qu’ils ont vécu près de lui ? Comment ont-ils répondu à ce que qu’ils avaient reçu de lui quand ils se retrouvèrent ensemble, seuls, abandonnés à leurs propres moyens ? Quelles questions se sont-ils posées tout le long de leur vie ? De quels doutes et de quelles hésitations ont-ils été harcelés ? Quels retours en arrière et quelles angoisses ont-ils connu devant un avenir sans proportion avec leurs horizons de leur jeunesse et de leur milieu d’origine ? Quelle ferveur les animait, quelle joie les possédait, même dans la fatigue et leurs combats et dans leurs défaites ? Les Écritures, si avares de témoignages directs sur la vie intérieure des apôtres le suggèrent, mais seulement à ceux qui ont eu à connaître et qui ont déjà un peu parcouru un itinéraire spirituel semblable. »

 

Cette recherche de Jésus à travers ses disciples de tous les temps  progresse avec celle que le croyant mène pour se trouver.

"... Présence à Jésus, présence à quelques uns de ses disciples, présence à soi-même vont ainsi de pair. Chacun prépare les autres et s’en trouve aidée. La foi en Jésus, dans sa pure originalité, est au bout de ce chemin, et non au commencement où elle ne peut être encore qu’implicite dans l’adhésion à une croyance qui reste fatalement abstraite, même si elle se nourrit de quelque transfert affectif ; croyance utile mais insuffisante, facilitée par la crédulité et à l’occasion par le conformisme social ; croyance dont les termes tout mystérieux qu’ils sont, satisfont le croyant sans pour autant l’éclairer vraiment. Par ses précisions, par ses images fallacieuses, par les fausses évidences qu’elle développe en lui, elle fait obstacle à la recherche de Jésus.

  En suivant cette voie à longueur d’années, en même temps qu’il entre plus profondément dans l’intelligence de son Maître, le disciple reçoit la révélation de ce qu’il est en devenir. Pour correspondre à cette découverte, pour assumer dans la plénitude son existence et pour accomplir sa mission dans l’œuvre créatrice, il est acculé peu à peu de façon vitale, et non seulement par conviction doctrinale, à voir en Jésus son unique recours."

 

 

1. La distinction entre foi en Jésus et croyances en Jésus est capitale pour bien comprendre les développements de ce livre. La foi des disciples en leur Maître a pour origine le rayonnement spirituel que Jésus a eu sur eux et qui les a fait croire en lui avant même qu’ils puissent s’en donner raison. Cette foi est principalement et initialement la conséquence non prévue, non voulue, singulière, de la rencontre en profondeur de chacun de ces hommes avec Jésus. Les croyances messianiques ont aidé cette foi à  naitre, mais seulement de façon indirecte. Elles ne l’ont pas fondée, mais seulement confrontée et confirmée ; d’ailleurs nombre de juifs en ces temps partageaient ces croyances et ne sont pas arrivés à la foi en Jésus. De mêmes, les croyances que les disciples ont élaborées ultérieurement sur Jésus, à partir de leur foi, n’épuisent pas la foi qu’ils ont eue en lui. Elles la soutiennent. Elles reçoivent beaucoup de cette foi qui les sous-tend. Elles dépendent aussi beaucoup des traditions, des doctrines, des manières de penser, de sentir, de raisonner et de dire de l’époque. D’ailleurs, elles n’ont pas suffi auprès de nombre de chrétiens à leur faire atteindre la foi telle que les apôtres la vivaient après en avoir été transformés.