De la croyance au Christ à la foi en Jésus, l'homme de Nazareth (1ère partie)

On négligea la véritable base de la foi  chrétienne : la vie humaine de Jésus et la foi qu’elle engendra chez ceux qui le reçurent. (M.L)

   Nous allons consacrer plusieurs articles à la « pensée » de Marcel Légaut (1900-1990), homme de foi, de réflexion, mais avant tout chrétien authentique. Nous serons au dessous de cette tâche, mais tant pis, il nous a paru tellement évident, essentiel, de la présenter à ceux d’entre nous qui se sentent plus ou moins interpelés par cet homme nommé Jésus.

   En ce qui concerne le parcours de vie de l’auteur, nous laisserons les personnes intéressées faire leurs recherches,  sur le net notamment, où des pages lui sont consacrées.

   L’apport capital de Marcel Légaut se déploie en plusieurs thèmes, celui déjà de nous démontrer que la réflexion, la rigueur intellectuelle, le choix des mots pour dire ce que nous pensons, ce que nous ressentons, n’est pas en contradiction avec une démarche spirituelle, et qu’ils sont peut-être même devenus essentiels pour notre temps, tout particulièrement pour nous chrétiens. La réflexion, que nous associons et confondons souvent avec le mental et ses pièges, ou l’intellectualisme et ses dangers ; nous dispensant ainsi d’entendre les interrogations, les doutes qui viennent à nous, et qui pourtant demandent à être pris en compte.

   Avec Marcel Légaut, nous sommes dans le domaine de "l’intelligence de la foi", qui éclaire, nourrit, purifiant et simplifiant les mouvements du cœur, les points de vue, tout autant que les actions et les projets, nous les faisant percevoir alors comme parfois irraisonnés, inadéquates ou déplacés.

   Nous ne pouvons plus à notre époque, dans notre relation à Dieu, à Jésus, nous contenter uniquement de la « foi du charbonnier », celle-ci est devenue à présent, pour beaucoup d’entre nous, plutôt un cache-misère, et parfois même l’expression d’une paresse nous dispensant de nous poser les vraies questions nous concernant, particulièrement celles qui fondent ce que nous croyons être une adhésion définitive au Christ, et qui n’est le plus souvent qu’une conviction de principe, ou l’émotionnelle et une certaine naïveté ne sont pas exclues.

   Comme le dit Légaut dans son ouvrage : vie spirituelle et modernité : « Nous devons critiquer inexorablement nos évidences sur Dieu, nos intuitions spontanées ou élaborées sur Lui, leurs origines et leurs mécanismes ». Il précise à quel point le merveilleux est souvent lié à nos croyances, ce merveilleux dans lequel nous percevions autrefois une manifestation objective de l’au-delà, et qui nous dispense de  nous interroger, de nous questionner sur nos croyances et convictions. Il nous met également en garde contre notre nature portée dans le domaine spirituel à développer le sectarisme, le propagandisme, ou la soumission à une autorité, ces attitudes nous dédouanant de toutes réflexions  et points de vue personnels.

   Un autre apport de Marcel Légaut, celui de nous faire réfléchir à ce que nous sommes, à notre vie, et à ce que nous en avons fait. Pour Légaut, ce que nous sommes, la façon dont nous avons développé notre humanité, tout ceci fonde notre relation à Jésus. Dans son approche, cela va bien au-delà du simple fait d’accomplir ses devoirs et de faire preuve de charité ; c’est profondément développer ce que nous sommes, en y intégrant le poids des erreurs, des manquements, des "carences d’être", qui loin de nous éloigner de Jésus peuvent nous en rapprocher, et nous le faire mieux comprendre, puisque se trouve alors face à face deux humanités : la sienne et la nôtre.

  

   La lecture de Marcel Légaut est exigeante, elle demande un effort, des temps d’arrêt  et de méditation, voici d’ailleurs ce qu’il en disait : « On lit plus qu’on ne pense. Parce que lire dispense de penser, on lit beaucoup de sorte qu’on pense peu… Qui s’arrête de lire une page pour sentir monter en lui l’écho de ce qu’il vient de lire ? Qui reprend telle page une autre fois pour en goûter de nouveau – et ce sera de nouvelle manière – la vérité, directe, imperturbable, qui va plus loin que ce qui est exposé, que ce qu’on en comprend… ».

   Pour ce qui est de cette série d’articles que nous lui consacrons, sa réflexion se situe surtout, comme le titre de l’article l’indique, de nous faire réfléchir à ce qu’est la croyance au Christ et sa radicale différence avec la foi en Jésus, l’homme. Tant il est évident pour Marcel Légaut que c’est l’humanité de Jésus, sa vie d’homme, qui ont  « convaincu » les apôtres de Sa divinité, et non ses miracles, ni même ses manifestations physiques après sa Résurrection, qui selon lui a confirmé leur foi en Jésus, mais ne l’a pas fondé.  

   Seront cités de très nombreux passages d'un de ses ouvrages, nous sommes conscients que des extraits peuvent mal traduire le déroulement d’une réflexion, ou d’une démonstration, mais confiant que la pensée exigeante de Marcel Légaut nous « nourrira »  quand même, et donnera à  certains d’entre nous le désir de lire ce livre dont sont extrait toutes les citations de cette série d’articles : introduction à l’intelligence du passé et de l’avenir du christianisme.

 

Laissons maintenant Marcel Légaut nous parler :

Qui est Jésus ? Telle est la question que doit se poser tout homme conscient de sa condition humaine et qu’aucune idéologie ne satisfait.

 

"… L’adhésion passionnée à une idéologie¹, quelle qu’elle soit, remplit l’homme et l’empêche de faire une attention suffisante aux exigences primordiales de son être. Fasciné par les séductions d’une doctrine systématique qui simplifie le réel afin de mieux en rendre compte, il est distrait de lui-même. Souvent aussi, absorbé par les activités que l’idéologie lui demande et auxquelles il se voue corps et âme, il se renonce avec une facilité ambiguë, où entrent à la fois générosité et dévouement mais aussi dispersion et fuite de soi. Il vit prisonnier dans un univers mental d’autant plus hermétiquement clos qu’il est lui-même plus puissant.

   Tant que l’homme demeure dans l’euphorie de son action et dans la ferveur de ses croyances, qu’elles soient religieuses, sociales ou politiques, trop absorbé par ce qu’il fait, trop assuré de ses doctrines, il ne saurait s’intéresser réellement aux questions qui se posent à l’occasion de Jésus. Cette recherche ne peut que lui paraître accessoire, relever d’un savoir quelconque ou même d’une simple curiosité, d’autant plus qu’elle concerne un passé déjà lointain, dont les conséquences s’amenuisent visiblement et sont condamnées sans doute à disparaitre à la longue, malgré leur importance encore non négligeable. Les difficultés que présente cette recherche, les controverses violentes qu’elle suscite, lui semblent sans proportion avec l’utilité des résultats qu’on peut en attendre."

   Marcel Légaut explique les conditions nécessaires pour que cette recherche sur Jésus soit valable, précisant que certains : se refusent à ce cheminement intérieur fait à la lumière de l’expérience personnelle, qui est jugé subjectif. « En vérité, de même que l’homme se trahit en ne voulant pas se connaître comme sujet, il renonce à la connaissance d’autrui en ne faisant de celui-ci qu’un objet. Nul ne peut être atteint réellement ainsi, Jésus moins que personne à cause de sa taille exceptionnelle. »

 

Il est des heures particulièrement pressantes pour faire cette recherche, sinon pour la mener à bien.

 

   Légaut fait le constat qu’à un moment donné dans l’existence, en face de circonstances urgentes, la vie en nous sape toute ferveur idéologique, et nous contraint à dépasser la sensibilité, l’intellectualité et les pressions sociales qui ont ou nous enfermer dans leur logique. « Alors, les sursauts de la nature se font d’autant plus violents qu’elle a été maintenue plus longtemps écrasée sous une volonté implacable, aveuglée par une conviction absolue ou fascinée par un objectif intensément désiré. Ils surprennent les êtres les plus avisés et ébranlent les positions les plus assurées. En particulier les grands moments de l’existence, les drames de la vie aident l’homme suffisamment adulte à prendre conscience de sa singulière et mystérieuse dimension, surtout quand, pour être tout a fait vécus au niveau humain, ils exigent des décisions capitales, des acceptations ou des renoncements définitifs.

   A ces heures cruciales où tout en lui a tendance à être remis en question, si l’homme ne se refuse pas par une lassitude mortelle ou par le secret désespoir d’un être déjà trop engagé dans une voie pour même seulement envisager d’en sortir, il sera poussé impérieusement, dans les milieux où vivent quelques disciples de Jésus, à chercher qui a été cet homme dont la prétention fut de donner un sens à la vie et à la mort, et qui le fit de si singulière façon. Il n’entreprendra pas cette démarche seulement avec la curiosité de l’esthète ou avec l’intérêt de l’historien mais en homme qui est en attente et en recherche parce qu’il ne fuit pas son destin, se mesure avec lui autant qu’il en est capable et veut l’assumer aussi complètement que possible, sans défaillance et avec lucidité. »

   Pour le paragraphe qui suit, il nous faut le replacer dans son contexte, celui particulièrement de la vie de l’auteur, qui a vécu sa découverte de Jésus par le biais de l’Eglise catholique. Cette situation sera de moins en moins un « cas d’école »,  pour nous déjà en notre temps nous pouvons le vérifier, et particulièrement pour les futurs générations, et ce par la perte de terrain et de crédibilité des Eglises, tout particulièrement celle de l’Eglise Catholique. Il nous semble néanmoins que le constat de Marcel Légaut reste pertinent, il s’applique également à tout autre parcours qui nous enseigne sur : qui est Jésus, que ce soit au sein de certains groupes spiritualistes chrétiens, ou ésotériques, et même par des recherches qui seraient personnelles, mais qui néanmoins peuvent nous enfermer dans un point de vue, une conviction, ou une idéologie le concernant.

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Le christianisme tel qu’il est vécu par beaucoup de chrétiens ne favorise pas cette recherche de Jésus.

   "S’imaginer que l’on connaît Jésus de Nazareth parce qu’on en a beaucoup entendu parler est un obstacle difficile à surmonter. Par la manière dont les chrétiens accèdent ordinairement dans leur jeunesse à la pratique religieuse, ils croient trop facilement à ce qu’on leur enseigne. Assurés d’avoir foi en Jésus, en vérité, ils l’ignorent. Ils s’imaginent à tort qu’il suffit qu’on les entretienne souvent à son sujet pour le connaître comme il convient.

   Il existe une religion fondée doctrinalement sur Jésus-Christ qui demeure irréelle malgré les pratiques individuelles et collectives, sentimentales et intellectuelles fréquemment répétées qu’elle commande, car ces pratiques restent à la surface de la vie ; elle lui donnent un cadre et, dans les conditions les plus favorables, un climat ; elles n’épousent pas les potentialités de l’homme, base de toute vie spirituelle authentique. Elles ne les mettent pas en valeur. Elles se bornent à en régler le cours autant que cela est possible et dans des perspectives morales principalement d’ordre social. Cette religion dispense d’autant mieux ses adeptes de toute recherche personnelle sur Jésus qu’avec plus de précision et dans le détail elle assigne au Christ une place capitale dans le créé. Ce faisant, même si elle l’affirme mystérieux, elle dépouille Jésus de son mystère car il n’est finalement qu’un concept défini à partir de notions cohérentes, dans  un contexte pieux mais encore verbal, cultivant les sentiments instinctifs que l’homme ressent devant le sacré. Ainsi derrière une doctrine cette religion dissimule la question que Jésus pose à celui qui le rencontre de façon réelle et qui ne se contente pas de le croiser sur son chemin.

   En toute bonne conscience beaucoup de chrétiens s’abstiennent ainsi de chercher qui est Jésus. Dans leur jeunesse, avec une docilité enfantine relevant aussi de la crédulité, ils ont accepté sans examen des affirmations à son sujet qui leur ont paru d’emblée satisfaisantes parce qu’ils ne s’étaient pas encore posé les questions dont elles veulent être les réponses. Fournisseuse d’absolu et s’y référant, ces vues élémentaires sur Jésus ne demandent aucune préparation humaine pour être comprise au niveau trop uniquement sentimental où nécessairement elles doivent être présentées pour être alors reçues. Elles se mêlent, chez ceux qui les accueillent et s’en contentent, à beaucoup d’inconscience sinon d’indifférence. Sans exclure un approfondissement ultérieur, leur clarté apparente, toute faite de logique et de convenances superficielles ne le demande pas, et souvent au contraire en dispense. Ces affirmations doctrinales procurent à bon compte la sécurité, et cela suffit pratiquement pour qu’on les tienne convaincantes. Elles nourrissent quelques sens approximatif du devoir et de la piété non sans les contaminer de formalisme et d’affectivité dévote. Elles ne refusent pas de s’allier avec la superstition si elles peuvent ainsi mieux s’imposer. Finalement, elles restent presque totalement stériles au niveau proprement religieux.

   A mesure que ces chrétiens avancent en âge, leurs manières de concevoir Jésus ne concernent de plus en plus que les comportements extérieurs et mondains car elles ne sont l’écho d’aucun appel de leur être profond ni en temps ordinaire la réponse à aucun besoin vital, à aucune attente fondamentale. Reprendre ces doctrines, les critiquer avec l’exigence qu’ils considéreraient comme légitime et indispensable dans tout autre domaine, leur paraît dangereux. Se livrer à cette étude approfondie leur semble peccamineux. Aussi fondent-ils leur religion, sans y prendre garde, sur des assises dont ils ne se contenteraient pour rien de ce qui leur tient vraiment à cœur.

   Quand leur religion ne s’effondre pas ultérieurement, c’est uniquement parce qu’elle leur est légère à porter, grâce à des conditions sociologiquement favorables et aux habitudes prises dés le plus jeune âge. Souvent aussi elle reçoit, explicitement ou non, sa solidité de convictions sociales ou politiques, qui leur sont autrement chères. Aussi il n’est pas paradoxal d’affirmer que ces chrétiens ignorent qui est Jésus et sont condamnés par leur religion même à ne jamais le découvrir."

 

 

Le disciple de Jésus est à la recherche de son Maître qu’aucune doctrine ne peut lui apprendre à connaître.

 

"… Dans cette autre religion, connaître Jésus, c’est le chercher plus que le définir à partir d’une théologie qui satisfait l’intelligence ou du moins lui donne quelque pâture ; correspondre à Jésus c’est s’efforcer à  se pénétrer de son esprit plus qu’à se conformer et à obéir scrupuleusement à la lettre de ce qu’il a dit ou commandé de son temps dans des conditions tout autres ; c’est viser à lui ressembler autant que cela est possible sans nécessairement l’imiter."

   Cette autre religion, (Que Marcel Légaut nomme : religion d’appel, pour la distinguer de celles qui sont officielles, et qui sont pour lui des religions d’autorité) : « Appelle ses fidèles à la progressive intelligence de ce que Jésus a vécu intimement de son temps et ne se borne pas, contrairement à la précédente, à leur enseigner ce qu’ils sont censés avoir à connaitre de lui. Elle ouvre leur esprit sur la mission dont il s’est senti investi, à laquelle il s’est consacré, la découvrant pas à pas jusqu’à la mort. Elle conduit ses membres à la compréhension toujours plus profonde de celui que Jésus a été depuis et est encore maintenant auprès des hommes qui le cherchent et le reçoivent, le suivent et le prolongent. »

   Marcel Légaut nous explique ensuite que pour lui, il n’est pas possible de connaître Jésus de Nazareth tel qu’on pouvait le voir et l’entendre quand il parlait et agissait. Mais que ce n’est qu’à travers ce que ses disciples ont vu de lui, ont retenu et compris de ses actes et de ses paroles que cela devient possible. Il reconnait que les Évangiles sont des données puissamment suggestives sur Jésus, mais malgré tout relativement réduites. Qu’il est impossible d’apprécier le degré d’exactitude des textes qui transmettent cette tradition issue des origines chrétiennes, et que la façon de rapporter les événements à l’époque n’avait pas la rigueur historique que nous connaissons maintenant. Selon Légaut, les sciences historiques ont permis au XXème siècle une meilleure connaissance du début de l’ère chrétienne, mais elles n’ont après tout contribué qu’à dégager la figure de Jésus de ce qu’y avaient ajouté les idéologies fabulatrices et l’imagination et la dévotion des fidèles…  « Dés l’origine et le long des siècles, les croyances chrétiennes à mesure qu’elles se sont constituées, ont été lourdement influencées, étriquées et faussées par les horizons bornés qui limitaient la pensée des hommes. Elles ont été profondément marquées par une affectivité en quête de sécurité, à la recherche de la certitude dans la connaissance, de compensations aux duretés des évidences et aux risques de la vie. Elles n’avaient aucun moyen de se dégager des évidences collectives, conséquences de l’ordre établi et des doctrines auxquelles celui-ci se référait, et qu’il imposait pour consolider son autorité. »

   Pour l’auteur, la voie qui mène à Jésus passe par ceux qui l’ont connu et reconnu, puis il conclut son paragraphe par ses mots : les Écritures, sans nul doute, sont à l’origine du chemin qui conduit à Jésus, mais à la condition qu’on s’efforce d’atteindre leur message véritable en allant, de façon convenable, au-delà de leur sens littéral.

1 :   L’homme donne pratiquement un sens à ses jours en adhérant de façon plus ou moins explicite suivant sa vigueur intellectuelle, de façon plus ou moins absolue suivant la force de son caractère,  à une doctrine qui attribue signification et valeur à l’ensemble dont il est consciemment un membre. Nous appellerons cette doctrine une idéologie. Une théorie sociale ou politique, une cosmologie, une théologie sont des idéologies. L’adhésion à une idéologie relève de la croyance, même si celle-ci s’appuie sur des données scientifiques ou rationnelles, car la doctrine professée les prolonge toujours par des extrapolations où l’esprit de système et l’imagination ont une large part.