Les associations spirituelles ne sont pas éternelles

   Pour conduire notre réflexion sur ce sujet, nous nous appuierons sur les paroles de Vie du Christ, puis sur les réflexions de Sédir et de Marcel Légaut, pour finir par une réponse de  Maître Philippe. 

Concernant les paroles de Vie de Jésus, nous devons malheureusement reconnaitre que d’une façon générale, prononcées et entendues pendant des siècles, elles ont perdu à nos oreilles de leur force, de leur vie ; elles se sont émoussées. Nous arrivons à les admettre comme vraies, mais nous n’allons pas plus loin ; il nous est difficiles de les faire vivre pour notre temps, de nous les approprier pour nous-mêmes. C’est pour cela que nous avons encore besoin de « passeurs », de « transcripteurs », qui avec leurs mots et leur tournure d’esprit adaptés à notre époque, et à nos mentalités,  nous permettent de redécouvrir à nouveau la modernité de ses paroles.

 

   La parole de Vie de Jésus se rapportant à notre sujet, la voici : « Personne ne met une pièce de drap neuf à un vieil habit ; car elle emporterait une partie de l'habit, et la déchirure serait pire. On ne met pas non plus du vin nouveau dans de vieilles outres ; autrement, les outres se rompent, le vin se répand, et les outres sont perdues ; mais on met le vin nouveau dans des outres neuves, et le vin et les outres se conservent. »(1).

Cette parole du Maître, qui sans doute peut se décliner dans bien d’autres situations, nous paraît être parfaite pour illustrer notre sujet : les associations spirituelles ne sont pas éternelles.

  

   De l’église Catholique, aux ordres religieux et aux groupements spiritualistes d’orientation chrétienne, tous ont à résoudre la même difficulté : comment rester fidèle à l’intuition spirituelle du départ quand le fondateur n’est plus là, et que le premier cercle des amis et disciples a, lui aussi, disparu ? Une « intuition spirituelle », particulièrement quand elle est chrétienne, christique, porte en elle un absolu, intemporel et universel. Les formes « matériels » nécessaires à son expression ici, qui vont des structures de fonctionnement, aux « techniques spirituelles » proposées, et même, dans une certaine mesure, à l’enseignement diffusé, tous ces « paramètres » sont, quand à eux, soumis au temps et à la pesanteur. Ils ne sont  valables et pertinents que pour un temps donné, pour une époque déterminée, et parfois même, pour certaines personnes uniquement.

 

Marcel Légaut nous fait part de sa réflexion, plus particulièrement dans l’optique de l’enseignement. (2)

« En raison de la valeur de ce que ces formulations apportent, la tendance générale est toujours de les considérer comme définitives, voire, dans le domaine du religieux, de les sacraliser indûment. Cependant par la suite, sous le poids des déterminismes qui régissent toute société, ces intuitions capitales pour l’approfondissement spirituel, bien qu’elles soient de nuance et de finesse par nécessité de structure, se trouvent systématisées, appauvries, coupées de leurs racines par ceux qui les enseignent sans les recréer à partir de ce qu’ils en vivent personnellement. Elles sont schématisées, matérialisées à l’extrême jusqu’à être trahies par les autorités préoccupées en général exclusivement d’en conserver la littéralité pour plus aisément les vulgariser et mieux les imposer. Par la manière dont on les expose et dans les conditions où on le fait, elles en arrivent parfois, à ne plus être « reconnaissables » spirituellement, à ne plus être acceptables intellectuellement, et elles sont même susceptibles de devenir poison… Par contre, à chaque génération, avec une nouvelle jeunesse, sous une forme adaptée à l’époque, comme par une nouvelle révélation, sans cesse ces antiques cheminements s’efforcent de réapparaitre et de se faire jour à travers tout homme pour que, selon ses secrètes possibilités, il devienne plus humain. »

   Dans un autre ouvrage (3), Marcel Légaut complète son point de vue, cette fois sous l’angle de la pérennité des communautés catholiques, mais son constat est également vrai concernant les associations spirituelles : « … Désormais, dans la mesure où les hommes sont plus individualisés et plus capables d’être eux-mêmes, ils ont besoin pour être spirituels réellement, de le devenir de façon plus originale et par suite plus libre. Aucune structure, aucune règle ne peuvent y suffire même si elles ont fait jadis leurs preuves grâce à leur convenance aux meurs de leur temps. Dans ce domaine aucune réussite du passé n’est garant pour l’avenir. Au contraire le fait d’attacher à cette réussite trop d’importance porte à se dispenser à tort de l’effort créateur nécessaire pour que ce succès se poursuive quand des conditions nouvelles se présentent. Nul ne peut plus maintenant douter que le cheminement de l’homme intérieur, tout en restant pour l’essentiel le même, doivent s’adapter sans cesse à des besoins et des moyens toujours variés. Il faut accepter la continuelle remise en question des formes de le vie spirituelle, des initiatives qu’elle promeut, des sommets qu’elle atteint, à moins que, sous l’effet d’une foi d’apparence intacte, mais en réalité chancelante et intimement faussée, on ne s’accroche désespérément à des manières très imprégnées des conceptions fixistes du passé, et qu’on veuille voir en tout changement une infraction, en toute évolution une décadence. Depuis qu’il sait construire, l’homme n’a plus de demeure fixe. Depuis qu’il pense, l’homme n’a plus de pierre ou reposer sa tête. Vertige que la foi seule peut dominer mais non définitivement vaincre. Détachement que seule elle peut susciter mais aussi qu’elle doit sans cesse soutenir. »

   Il va encore plus loin dans son ouvrage « Devenir soi » (4) : « Aussi la plupart des communautés sont-elles éphémères (ce sera le cas d’autant plus fréquent que les générations successives évolueront plus rapidement). Elles doivent mourir de leur vraie mort et non pas s’appuyer sur la solidité d’un établissement pour durer et se perpétuer artificiellement. Très humblement elles disparaissent avec leurs membres et laissent à de nouvelles fraternités le soin de continuer leur tradition, en la retrouvant par elles-mêmes. Ainsi seulement, elles seront bienfaisantes jusqu’à la fin et ne gêneront pas indirectement les naissances futures par la survie sclérosée de ce qu’elles ont été jadis. Il faut qu’à l’automne les feuilles tombent pour qu’apparaissent les bourgeons du printemps. »

 

   Dans le texte qui suit (5), Sédir aborde le problème à la racine, mettant en lumière « l’influence néfaste» qui sous-tend l’inévitable décomposition des groupements spiritualistes.

« Regardez-le (le Prince de ce monde) agir dans l’Église : saint Bernard défend aux Templiers de jamais bâtir un pan de mur, ni posséder un pouce de terrain ; trente-cinq ans plus tard, les commanderies couvrent l’Europe et leurs caves gardent la fortune des rois, des barons et des papes. François d’Assise paraît comme l’amant de Dame Pauvreté ; quatre-vingts ans après sa mort, ses moines ont construit en Italie les églises les plus vastes et les plus riches. Loyola était l’homme du caractère le plus intègre et de la vertu la plus haute ; cinquante ans après sa mort, le Parlement de Paris requérait contre la casuistique indigne de ses fils. Et combien d’autres faits analogues. Tel est le sort ici-bas de la Lumière, de toutes les Lumières. Elles apparaissent, apportées d’un paradis, ou même du Royaume éternel, par un génie, par un héros, par un saint ; elles luisent dans les Ténèbres ; et puis, insensiblement, sourdement, fatalement, les Ténèbres les engloutissent, les altèrent, les déforment en souffles méphitiques, en lueurs pernicieuses. »

 

   Pour finir, voici ce que disait Maître Philippe en réponse à une question faite le Lundi 31 Décembre 1894. (6)

Question : D’où vient que les descendants des Apôtres qui avaient reçu la Lumière sont devenus semblables aux pharisiens ?

Réponse : C’est que la Lumière a des bornes. Arrivée à une certaine distance, elle s’assombrit, elle a besoin d’être retrempée

 

(1) : Les Évangiles, dans Matthieu 9.16 à 9.17 et Marc 2.21 à 2.22.

(2) : Marcel Légaut, dans « Devenir Soi », page 43 ; éditions du Cerf.

(3) : Marcel Légaut, dans : « L’homme à la recherche de son humanité », page 255 ; éditions Aubier.

(4) : Marcel Légaut, dans « Introduction à l’intelligence du passé et de l’avenir du Christianisme », page 320 ; éditions Aubier. (5) : Sédir, dans l’introduction à : « Quelques amis de Dieu », page 26 ; éditions Des Amitiés Spirituelles.

(6) : Maître Philippe, dans Confirmation de l’Évangile, Jean-Baptiste Ravier. Le Mercure Dauphinois, collection : Autour de Maître Philippe.