Du nomadisme spirituel à l'engagement

 Nous sommes samedi, voici l’homo-spiritualis marchant d’un bon pas vers un de ces temples de consommation de la culture moderne. Escalator, premier étage, rayon sciences-humaines, philosophie et spiritualité.

Nous y voilà, alors… tiens ! Le livre de Berk : «  Vivre le moment présent » ; il faut que je m’y remette, ce stage cet été dans la forêt landaise, cette communion que j’ai vécue avec cet arbre, c’était inouï. Ah ! Le livre d’entretien du Dalaï Lama, quel homme ! Cette conférence à Paris, cette compassion qu’il a pour tous les êtres…Au fait, faut que j’aille sonner chez mon voisin, je ne l’ai pas vu cette semaine, depuis que la voisine du troisième est morte et que l’on n’a découvert son corps que deux mois après, on fait attention…. Monsieur Philippe de Lyon encore un livre ! C’est vrai, que lui c’était quelqu’un, toutes ces guérisons, on peut pas faire sans lui, c’est certain. Ah le Reiki, ça c’est tendance… faut que je fasse une cession. Et ça c’est quoi : « La spiritualité laïque », c’est génial, Dieu sans Dieu, au moins on n’est pas emmerdé, un peu cher, je le trouverai sur le net à télécharger. « La prière peut changer votre vie » bof, cette soirée pour les orphelins du Darfour, toute la nuit on a chanté des : je vous salue Marie, je n’avais plus de voix, non c’est pas mon truc, c’est pour les femmes.

Cette scène est un brin caricaturale, je le reconnais, quoique ? Est-ce que nous ne nous retrouvons pas quelque peu chez notre ami ? Nous en rions, mais le constat à faire est plutôt emprunt d’amertume et d’une certaine tristesse ; nous sommes dans le chaudron aux sorcières et nous n’arrivons pas à en sortir.

 

Cet article n’a pas l’intention de prôner la valeur d’une voie spirituelle par rapport à une autre, mais plutôt  nous permettre, vous lecteur et moi, de réfléchir un peu à la situation actuelle : et plus particulièrement dans la perspective des motivations et de l’engagement.

Un thérapeute du XXème siècle avait fait ce constat : « Beaucoup de gens, même fort évolués, réagissent non pas à la réalité des situations, mais à la séduction, à la beauté, au goût d’un projet, d’une idée, d’une situation. On les voit s’enthousiasmer pour une doctrine qu’ils ne pratiquent pas ou, inversement, pratiquer avec ardeur une voie dont ils ne connaissent pas les fondements… » (1)

 

Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais quant à moi je me reconnais tout à fait dans cette définition. Combien d’engouements changeants nous avons : pour tel livre, telle voie spirituelle, telle technique de méditation ou de soins alternatifs, tel guide ou instructeur spirituel. Combien de fois nous donnons notre avis sur une voie dont nous ne connaissons que quelques rudiments.

Devoir faire un choix d’une voie spirituelle n’est en rien spécifique à notre temps, mais notre époque présente un tel panel de propositions que l’on en a parfois la nausée.

 

Dans tous les siècles, même dans ceux où régnait une certaine unité cultuelle, on a bataillé et tué pour des nuances, des points de vue, des broutilles, des légitimités, des dogmes… même le début de l’église primitive chrétienne n’a pas échappé aux querelles de chapelles.

Notre époque est sans doute plus difficile, parce que ce n’est pas choisir un courant au sein d’un mouvement dominant qu’il nous faut faire, mais un chemin parmi les centaines que l’on nous propose et qui n’ont généralement peu ou pas de points communs. Cette situation a commencé il y a déjà longtemps, mais elle était alors l’apanage d’une certaine élite, actuellement le problème est général.

 

Pour certains d’entre nous, le paramètre de la valeur d’une voie spirituelle vers laquelle nous sommes attirés, qui semble nous convenir, est le paramètre émotif : j’ai ressenti, c’était très fort… Nous voyons ici la ressemblance qu’il peut y avoir avec le choc amoureux, c’est le coup de foudre… pour une voie, un enseignement, un guide spirituel. Point là de réflexion, d’analyse, tout est emporté par l’émotion. Emotion que l’on associe un peu vite avec un mouvement du cœur, ce cœur que l’on nous prône comme la garantie suprême de l’authenticité. Mais celui-ci a, tout comme notre mental, sa folle du logis qui déraille, s’emballe et déraisonne.

Comment donc mieux connaître nos motivations profondes qui nous travaillent lorsque nous nous interrogeons sur le choix d’une voie spirituelle ? Le Comte de Cagliostro, dans une scène magnifique, donne une leçon à Madame de Recke, en levant le voile sur les siennes. Voici ce qu’il lui disait il y a trois cent ans, la leçon sous jacente est de toute éternité : « Vous n’aimez pas la magie pour elle-même, vous ne la cherchez pas pour avancer et acquérir la puissance d’aider des millions d’hommes, sans distinction, mais parce que la mort vous a ravi ce à quoi votre âme était le plus lié et que vous voudriez ressaisir. » On voit là que notre cher Comte avait fait tomber les masques et mis notre amie en face d’elle même.

Mais voilà, chacun n’a pas un Cagliostro sous la main, c’est une denrée fort rare, et pas toujours appréciée quand nous y goûtons, enfin ça c’est une autre histoire, je m’égare…

 

Nos motivations nous sont peu ou prou inconnues, c’est ainsi, il nous faut bien avancer malgré tout, n’est ce pas ? Il y aurait une typologie à faire du chercheur de vérité, et de la chercheuse, excusez-moi mesdames ; comment vous oublier, vous qui êtes plus que nous attirées par le haut. Mais là n’est pas notre propos, chacun doit faire face à lui-même et se demander : je cherche quoi ? Que veux-je obtenir ? Quel manque peut-être je compense par mon agitation ? Parce qu’après tout, pourquoi se casser la tête avec Dieu et le progrès spirituel, des millions d’êtres vivent honnêtement, dans le respect d’eux mêmes et de ceux qui les entourent, sans avoir ce genre de préoccupations.

Le surinvestissement de certains de nos contemporains pour ces sujets témoigne surtout, je le crains, de l’existence d’un manque, d’un déséquilibre, quand celui-ci n’est pas pathologique. A l’époque de Charcot, l’hystérie religieuse était facilement détectable, dans notre époque le diagnostique est plus difficile. Les capacités intellectuelles se sont démocratisées, les connaissances également, le mental est plus performant, tout cela donne une illusion de structure, de rationalisation à des propos et des attitudes qui en d’autre temps auraient conduit en consultation à la Salpetrière. Et parité oblige, l’hystérie n’est en rien l’exclusive propriété des femmes.

Heureusement, y a aussi des chercheurs sincères, reprenons pour eux notre réflexion sur les motivations.

Certains d’entre nous veulent acquérir des connaissances, les secrets de la nature, des pouvoirs pour aider, pour guérir, d’accord, mais pourquoi, en fait ? Les médecins et les psychologues ne font pas si mal leur travail. Alors, pour se valoriser, se rendre utile ? Ce « pourquoi », qu’un ami disait que l’on devrait formuler cinq fois pour gratter un peu le vernis de nos vanités, de nos faiblesses, de nos enthousiasmes ou de nos naïvetés.

Une autre veut prier, faire partie d’un groupe, voilà un bien bon désir, mais pourquoi le faire ? Pour combler le vide d’une vie amoureuse au point mort, pour obtenir une guérison pour elle-même, parce que les personnes que l’on rencontre sont trop sympas ou pour mobiliser son énergie, parce qu’en groupe, c’est plus facile pour prier que seule chez soi ? Un autre recherche des réponses à ses questions, le sens de la vie, dans quel but ? Pour répondre à l’angoisse du doute qui le taraude, combler un vide intérieur, ou accentuer son pouvoir et se faire une place meilleure dans la société ? Un autre fricote avec la Maçonnerie, oui enfin pour lui c’est clair, parce qu’il mange avec les frères après les travaux, et que ce resto est vraiment trop bon, pourquoi pas ! C’est une raison qui en vaut une autre.

 

Enfin, un peu de pragmatisme, si vous et moi demain nous faisions des semaines de 70 heures de travail, si nous étions avec le souci de la nourriture du lendemain, un certain nettoyage à sec se ferait. Loin de moi de souhaiter cet état de fait, mais que resterait-il de nos questionnements spirituels, qui ne sont après tout qu’une forme de luxe que la vie moderne nous a permis ? Ce luxe, certains de nos contemporains ne l’ont plus. Bien des êtres que nous croisons chaque jour ont d’autres choses à penser, et pourtant, c’est peut-être là, dans ce désert qu’ils traversent, que naîtra peut-être le désir sincère et douloureux de la lumière et de la vérité.

Nous le savons, combien de sociologues, de psychologues nous le disent, nous avons du mal à nous engager. S’il est souvent question de la vie amoureuse et affective dans leur propos, cette attitude déteint quelque peu sur nos parcours spirituels. Il y a un moment où il nous faut nous engager. Il n’y a jamais de risque définitif à ne pas trouver immédiatement  ce qui nous convient, ou ce vers quoi nous sommes appelés, chacun de nous à ses expériences à faire, on y gagne toujours quelque chose. On reste un peu avec la teinture dans laquelle on a baigné, ce n’est pas bien grave. Mais l’indécision, le bricolage spiritualiste, que voulez-vous faire avec ça ? Rien. C’est un brouillard, c’est le fog british, et dites-moi, comment on avance dans cette purée de pois !

 

Terminons par un conte si vous le voulez bien. Comme nous sommes restés de grands enfants, un peu benêts parfois, il nous sera peut-être profitable ?

Il était une fois un homme seul marchant dans le désert de Kalahari. Des dunes à perte de vue, le sable sans cesse à fouler, la marche, les heures passant, devenait difficile. Il n’avait pas pensé que la route serait si longue pour atteindre l’oasis, pourtant ne lui avait-on pas dit deux heures ! Il avait du se tromper…. Et cette soif, il n’avait pris qu’une petite gourde remplie d’eau, il pensait qu’elle aurait fait l’affaire.

Et le sable sans cesse recommencé, cette immobilité du temps ; il n’en pouvait plus.

Il lui fallait trouver à boire, une source à creuser, il le ferait si nécessaire. Un chamelier point minuscule s’approche, il lui dit qu’il n’a pas d’eau à lui donner, et lui explique que là, juste là à ses pieds, s’il creusait il trouverait de l’eau. Merci, vraiment merci…s’éloignant majestueusement il lui fit signe de la main, mais déjà il était seul. Heureusement qu’il avait son matériel de secours. Une pelle, dans ce sable pas évident, il se mit au travail. Il creusait depuis 30minutes rien, pas la moindre présence d’humidité qui aurait laissé présager cette eau si espérée. Il abandonna, désespéré il reprit sa route, le pas de plus en plus lent, fatigué par le soleil et la marche.

Un peu plus loin il croise une femme, il lui demande si elle a de l’eau à lui donner. Elle lui dit qu’elle n’a que quelques gouttes pour finir sa route, mais là à cet endroit il trouvera de l’eau, mais il fallait creuser et être patient. Il la remercia, déjà elle aussi avait disparu… flottant au loin sa robe bleue. Rien, c’est pas possible… l’heure étant passée à creuser il repartit.

Le soleil se cachait à la pointe de l’horizon derrière les dunes de jaunes et de gris teintées. Poursuivant sa route plusieurs fois il tomba lourdement sur le sol, de fatigue et par le manque d’eau. Apparut un vieil homme au visage doux comme celui d’un enfant. Le marcheur lui expliqua sa situation, il risquait la mort à marcher ainsi sans eau.

- Tu n’as donc pas écouté les gens qui t’ont conseillé ?

- Si… mais je n’ai rien trouvé, ils m’ont menti, ou ils se sont trompés, il n’y avait pas la moindre trace de source.

-  Tu te trompes, aux deux endroits elle était là, mais tu n’as pas creusé assez profondément, à chaque fois il ne te manquait que quelques centimètres pour qu’elle apparaisse, et pour que tu te désaltères.

 

 

1 : Elie G. Humbert : L’homme aux prises avec l’inconscient. Albin Michel éditeur.