L'ingratitude

L’ingratitude. Qui de nous n’en a pas été victime, qui de nous n’a pas dit un jour : « Après tout ce que j’ai fait pour lui, pour elle, pour mon groupe… vraiment quelle ingratitude ! » Parents, amis, amant, amante, collègues de travail… nous avons tous pu dire ces mots, nous les avons tous pensés, tout au moins. Mais se reconnaître dans le rôle de l’ingrat, se reconnaître dans celui qui devant l’aide reçue d’un ami, devant l’amour, a fait preuve d’ingratitude… ça, c’est une autre paire de manches.

L’ingratitude est de nature froide, c’est un corps froid, elle est de glace ; elle refroidit nos meilleurs sentiments, nos plus beaux élans. C’est le cœur froid devant ce que l’on nous a donné, la mémoire effaçant les souvenirs de ce que l’on a reçu, l’intellect se donnant les meilleurs bonnes raisons pour minimiser les choses.

 

Il est bien des défauts, des vices, des crimes mêmes, dont on ne craint pas de se glorifier, tout au moins entre amis, après un bon repas, ou devant l’ogre médiatique, on se pousse du col pour conter certains de nos travers, en leur donnant tant de gloire qu’ils en deviennent chatoyants. Des sept péchés capitaux, dont chut, il ne faut plus parler à notre époque, ce qui ne diminue d’ailleurs en rien leur redoutable efficacité, nous avouerons facilement être colérique, orgueilleux, gourmand, luxurieux, tout cela passerait même comme des qualités inversées, comme on le dit dans les commentaires sportifs : ce sont des contres performances - ça a encore de la classe, non ! Mais, pour ce qui est de l’ingratitude, nous tiquons un peu ; c’est un mauvais vin, un défaut que l’on étale assez rarement, ce qu’un auteur résumait en une phrase lapidaire : « Il n'y a qu'un seul vice dont on ne voit personne se vanter, c'est l'ingratitude. »

 

Evoquer l’ingratitude dans le domaine spirituel est après tout de même nature, et procède du même fonctionnement que dans tous les autres cas de figure… mais elle est plus choquante, et souvent plus radicale dans son expression. Elle nous guette tous sur le Chemin. Bien des guides spirituels, des initiateurs, pourraient en raconter dans leurs relations avec leurs disciples dans ce domaine.

 

Voici une définition de l’ingratitude qui peut nous permettre d’aller plus loin dans notre réflexion : « Qui ne répond pas ou ne répond plus à l’amour qu’on lui porte ». L’ingratitude serait alors notre imperméabilité à l’amour, à la présence de l’autre ?

C’est un combat de plus que nous avons à mener, une bataille contre des aspects de nous qui ne veulent pas recevoir, qui ne veulent plus recevoir. Etrangement, on peut faire le constat fréquent que, plus ce que l’on a reçu nous a été donné gratuitement, sans effort de notre part, sans aucun mérite ne le justifiant, plus l’ingratitude pointe son nez. Comme si l’orgueil nous soufflait : « Ce don m’offense, je n’ai besoin de rien, je me suffis à moi même. »

 

Généralement, tant que la relation entre l’initiateur et le disciple va, tout va, la gratitude est maintenue, mais il suffit que l’ego soit un peu froissé, bousculé, que des attentes ne reçoivent pas leurs oboles, que d’une façon ou d’une autre nous soyons déçus par notre bienfaiteur alors là, vlan ! La gratitude, la reconnaissance s’en vont : c’est Waterloo. Il se produit alors une réaction inverse : ce qu’il avait donné est oublié, minimisé, et notre nature reprenant ses droits ne fait plus dès lors que l’inventaire des manques, des déceptions, des lenteurs, des insatisfactions.

 

Mais toutes ces réactions ne sont après tout que des mouvements d’ego qui ont leurs propres mécanismes psychologiques ; ce ne sont encore que des conséquences. Peut-on trouver alors des causes, et lesquelles ? Et où trouver celles-ci ?

Les boîtes à outils psychologiques, les maximes de morale, les spéculations des philosophes ne vont pas assez loin pour nous aider dans notre recherche. Existerait-il un livre, un ouvrage, qui nous donnerait des pistes ? Il y a sans doute le Livre, le seul, qui malgré les tripatouillages humains a gardé l’essentiel de son message divin : l’Evangile. La piste qu’il nous propose est peut-être celle-ci : il y a en nous la lumière et les ténèbres. Evidemment c’est un peu manichéen, mais notre Ami Jean en a bien fait le début même de son évangile, la cause première et unique du mauvais drame dans lequel nous sommes plongés depuis… la nuit des temps : « La lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point reçue. »

Cette sentence peut-elle être transposée pour chacun de nous, et déclinée dans tout ce qui nous constitue ? Nos limites, nos défauts, nos vices, nos crimes ne seraient alors qu’une conséquence d’un refus de la Lumière, d’un aspect d’Elle - donc de Lui, n’a-t-il pas dit : « Je suis la Lumière du monde… » ?

 

Et pourtant, ceux qui disent Le suivre, ceux qui veulent Le suivre, ceux qui essayent de Le suivre, pensent en toute bonne foi, en toute naïveté dirait-on plutôt, être convaincus qu’ils sont avec Lui pour toujours ; que tout en eux a dit oui.

De part le monde bien des voix s’écrient, s’époumonent, bien des gens prient avec la meilleure intention : nous l’aimons, nous voulons qu’il vienne ; on chante son nom et son retour sur les places et sur les parvis. Ça, pour donner de la voix, nous en donnons, mais enfin reconnaissons qu’à chaque fois qu’Il vient, nous faisons souvent grise mine, et nous partirions par la fenêtre s’Il arrivait par la porte. Comment cela est-il possible ?

C’est oublier qu’Il nous a dit qu’Il serait pour beaucoup une occasion de chute : « Ah ! il a dit ça…, qu’est ce que c’est que cette histoire. » ? Phaneg a fourni des explications de cette parole du Maître dans son ouvrage : « L’esprit qui peut tout » (1) ; après avoir lu celles-ci nous comprenons pourquoi, comme le disait Maître Philippe : le temps est nécessaire à notre spiritualisation.

Une anecdote pour finir, qui n’est pas à notre gloire, pauvres hères que nous sommes. A la mort de Monsieur Chapas, il y avait bien du monde à son enterrement, plus de mille personnes, dit-on. L’année suivante, sa veuve fit donner une messe, une petite quarantaine de personnes étaient là, l’année d'après, plus guère de monde… On avait oublié.

Monsieur Chapas aurait souri, avec un peu d’amertume sans doute, à cette constatation d’Alfred de Musset : « Le bien a pour tombeau l’ingratitude humaine. »

Heureusement que notre Ami Jean n’avait comme seul désir et satisfaction que d’obéir à son Divin Maître.

 

 

Quelques proverbes et maximes sur l’ingratitude

- Il n'y a qu'une excuse à l'ingratitude, mais elle est bonne : C'est l'humiliation que l'on éprouve d'avoir été obligé.

- La reconnaissance et l'ingratitude ne sont point incompatibles ; On n'a que trop souvent les procédés de l'une avec les sentiments de l'autre.

- Les hommes, pour obtenir, sont capables de tout promettre, de tout vouloir ; après avoir obtenu, ils se font aussi ingrats qu'impitoyables.

- On brûle ce que l’on a adoré.

- L’ingratitude est fille de l’orgueil.

- Celui qu'on aime trop nous punit souvent de son ingratitude.

 

(1) : Voir sur ce sujet le chapitre : « La Paix du Christ »