L'indignité et la culpabilité

Les années passant, il est des heures où l’on se retourne sur sa vie, son parcours, sur les rencontres et tout ce qu’elles portaient d’espérance et de questionnements. C’est au détour d’un de ces souvenirs, que je me suis interrogé sur le mot : indigne, entendu prononcé par un ami, poursuivant ma réflexion, je me suis demandé si parfois, ce mot ne recouvrait pas dans la bouche de ceux qui l’utilisent, une autre notion : le sentiment de culpabilité.

Je ne prendrai pas le dictionnaire pour définir l’indignité, nous lirons ensemble l’Evangile, et c’est là que nous trouverons l’angle d’attaque pour notre réflexion. Deux personnages nous disent qu’ils ne sont pas dignes de la présence du Maître. C’est en premier Jean Le Baptiste : « Je ne suis pas digne de délier, en me baissant, la courroie de ses souliers » et le deuxième, c’est le centenier, qui fait dire à Jésus que son serviteur est malade, et qu’Il peut le guérir s’Il le veut : « Seigneur, je ne suis pas digne que tu rentres sous mon toit. »

Leur indignité n’est elle pas l’expression de leur humilité, la conscience de leur néant en face de Celui qui est la Vie ?

 

Une voix, par moment, peut souffler dans notre tête des pensées étranges, dangereuses : je ne suis pas digne de Lui, pas digne qu’Il me guérisse, pas digne qu’Il me pardonne… pourquoi moi ! La culpabilité prend alors la parole : je ne suis pas un mec bien, Il ne peut me guérir, je suis trop coupable par mes actes, je ne me le pardonne pas, comment pourrait-Il me pardonner ? Je ne le mérite pas.

Pouvons-nous accepter, une minute, de lui laisser le choix de ce qu’Il veut nous donner ?

 

La culpabilité est venin et remède ; tout dépend de l’utilisation que l’on en fait. Ce que Paul disait autrement, d’une façon plus juste et profonde : « La tristesse qui est selon Dieu, opère la pénitence pour le salut ; la tristesse du monde opère la mort. »

On ploie sous ses épreuves, on se cogne à ses limites, on crie, on appelle, on prie, et quand Il vient on s’exclame : Non ! Ma faute, mes limites, mes erreurs sont trop grandes, non ! Vraiment Il ne peut m'aider : « Ah bon ! Très bien je repars… La prochaine fois ne m’appelle pas. »

 

Cette culpabilité, qui navigue comme une mauvaise barque, entre fausse humilité et orgueil est un des pièges que nous avons à dépasser. Enfin, soyons raisonnables, quand je vais chez le médecin, je ne dis pas au moment de rentrer dans son officine : non, non docteur, je ne suis pas digne que vous me prescriviez un traitement, laissez moi souffrir, je le veux ainsi.

Vous voyez, vous en souriez, c’est dire le grotesque de la situation. Mais avec le Maître … et bien, non … on ne craint pas ce ridicule.

 

Le danger de la mauvaise culpabilité sont les complications qui peuvent survenir. Il peut arriver que nous mettions en place, en réponse à cette culpabilité, les moyens de la punition, car c’est rarement la réparation que nous essayons de mettre en place, c’est la punition que l’on veut s’infliger ; avec pour certains une tendance évidente au masochisme. C’est toujours nous avec nous mêmes, nous n’en sortons pas ; nous qui jouons tous les rôles : la victime, le juge, le bourreau… et la guillotine parfois même.

En fait, ne nous arrive-t-il pas parfois, par un mouvement assez puéril, assez déraisonnable, de ne pas vouloir être guéri, de ne pas vouloir être pardonné ? Vous comprenez, après il faut être reconnaissant, devoir quelque chose à quelqu’un… et en plus si c’est Lui. Ce serait tellement plus grisant d’être son propre sauveur.

 

La culpabilité peut également avoir à faire avec une trop grande capacité d’introspection, celle-ci donnant parfois des fruits quelque peu vénéneux ; l’on se retrouve avec un sentiment étrange, comme une certaine complaisance dans l’aversion que l’on a de soi. Certains s’enorgueillissent de leur réussite, de leurs qualités, pour d’autres, de nature plus tourmentée, l’auto complaisance narcissique est dans la délectation douloureuse de leur image.

Et pourtant, nous le savons qu’Il vient pour les pécheurs, qu’Il est le médecin, « Car le Fils de l’homme est venu sauver ce qui était perdu. » Mais voilà, malheureusement, le temps passant il faut toujours redire, réécrire, revisiter les paroles évangéliques, comme si les 2.000 ans qui nous en séparent mettaient le doute sur leurs éternelles véracités, sur leurs actions pour chacun d’entre nous dans ce moment présent.

« Bienheureuse faute qui m’a valu un tel rédempteur » je ne sais qui a trouvé ça ! Mais cette phrase est un vrai contre-poison. C’est ici tout le mystère du mal, celui que nous subissons, mais plus mystérieusement celui que nous faisons. Peut être qu’un jour nous remercierons un défaut, un vice, un crime même, et qui malgré tout nous aura conduit vers Lui. Nous aurons été tellement broyés, brisé,s que c’est à cette heure que nous commencerons à crier vers Lui.

 

La culpabilité parfois est plus profonde, elle peut survenir comme conséquence d’une erreur d’attitude à Son égard ; plus que tout autre elle demande son pardon, qu’un jour forcément, Il nous donne. Mais là non plus le mot indignité ne peut être le mot juste, c’est toujours le sentiment de culpabilité qui nous travaille ; et là, même si les choses peuvent être parfois sérieuses et bien graves, elles ne sont jamais irrémédiables. Un contentieux cela se règle toujours.

L’idéal c’est Lui, et il ne peut se réaliser qu’avec Lui et ce, oserais-je le dire, dans l’échec de nos moyens humains. On voudrait se modifier, se changer, être plus ceci, plus comme cela ; mais l’on voudrait le faire seul. Se dire, et se redire, que l’on dépend de Son aide pour cette bataille, agace quelque peu notre nature, qui voudrait réussir par elle même ; y arriver sans Lui serait la pire des épreuves, la porte ouverte au plus grand danger : ce serait le moi triomphant – la victoire sur soi sans Lui.

Dieu veuille nous en protéger, mieux vaut dix mille échecs avec lui qu’une réussite sans Lui.

 

Bien sûr, que sur la voie, nous pouvons être pris de découragement, cette lenteur de notre nature à changer, toujours les mêmes fautes, les mêmes errements, les mêmes promesses que l’on ne tient pas… on se dit : je ne peux continuer, je n’en suis pas digne, ce n’est pas pour moi ; là aussi siffle bruyamment le maître de la désespérance, qui sait nous tourmenter en nous montrant le peu que nous sommes au regard de ce que l’on voudrait être.

Tomber 7 fois, se relever huit, combien ces mots ont aidé des êtres à tenir jusqu’au bout de leur combat. Nous ne devrions jamais être surpris de tomber - c’est là notre nature même, mais en nous, à chaque chute, quelque chose est humilié, c’est cette humiliation qui nous fait désespérer. Mais l’humiliation n’est pas l’humilité, n’est ce pas ?

 

Si Certains d’entre nous sont à secouer, à réveiller, à responsabiliser, nous connaissons aussi des natures chez qui les scrupules sont excessifs, les clauses morales permanentes et invalidantes, et la culpabilité agissante. Pour eux aussi, un peu de douceur n’est pas inutile.

Soixante dix sept fois sept fois nous encourage-t-on à pardonner à notre prochain, avons nous cette patience envers nous-même ? Et croyions nous vraiment que le Maître puisse l’avoir envers nous ?