Jeanne Jacquemin, artiste, deuxième épouse de Sédir et amie du Maître

 

Capture plein écran 25122016 172432Pourquoi parler de Jeanne Jacquemin ? Et bien…. pour réparer une injustice, celui du silence qui l’enveloppe depuis sa mort en 1938, silence dû à l’oubli, oubli volontaire, involontaire ? Oubli gêné devant la figure atypique qu’elle représenta, mais peut-être aussi oubli quelque peu ingrat ?

Quoi qu’il en soit, il était temps de faire souvenir d’elle, tant sur le plan humain que spirituel. Il aurait été plus juste que le groupe spirituel créé par Sédir le fasse, mais sans doute Jeanne fut trop déroutante, on a craint, et l’on craint sans doute toujours, que sa vie, pas très « catholique », n’entache le rayonnement du fondateur ; et pourtant, certains connaissaient la dimension spirituelle de Jeanne, on préféra malgré tout la mettre sous le boisseau…

Bien heureusement, Jeanne est sortie du tombeau des artistes maudits, et ce grâce au travail de : Monsieur Jean-David Jumeau-Lafond (1). C’est l’occasion ici de le remercier pour les articles qu’il lui a consacrés, et pour l’autorisation qu’il nous a donné de les utiliser pour composer celui-ci. Le remercier également de l’énergie et la persévérance qu’il a eues pour nous faire découvrir son travail artistique et les grandes heures de sa vie, mais également pour nous dévoiler la figure de femme moderne qu’elle fut en son temps.

Mais Jeanne Jacquemin n’est pas uniquement une artiste, c’est pourquoi elle a toute légitimité pour figurer sur ce site, et ce pour deux raisons. La première, c’est qu’elle fut la deuxième épouse de Sédir, ce n’est pas rien ! La deuxième raison, celle de lui redonner la place qui lui revient sur l’immense puzzle de « l’équipe de Maître Philippe » ; même si elle ne l’a pas rencontré, elle joua sa partition.

Jeanne était vraiment une amie du Maître, et ce parce qu’elle aimait son prochain plus qu’elle-même, vous me direz : de nombreuses personnes aiment leurs prochains plus qu’eux-mêmes, peut-être, mais pour certaines de ces personnes, le mode d’expression de cet amour est particulier, elles prennent sur elles les tentations, les errances, les souffrances de leur époque. Jeanne a pleinement vécu ce que l’on nomme : la communion des Saints, et Sédir va nous l’expliquer en détails, à la fin de ce texte, en une lettre bouleversante (2).

 

Jeanne est née en plein XIXe siècle, le siècle de Monsieur Philippe de Lyon. Ce siècle ou la machine commença à prendre la place de l’homme, ce siècle qui connut les premières lois encadrant le travail des enfants, siècle des progrès dans la science et les techniques. Grand siècle également pour le règne de la misère, particulièrement présent dans les grandes villes. Siècle matérialiste uniquement ? Non, il fût aussi celui d’apparitions mariales majeures pour notre pays, mais également celui de chercheurs indépendants, qui regroupés dans le spiritisme, dans l’ésotérisme, cherchaient à donner un sens à leur vie, une espérance à leur temps, soulever la pesanteur ambiante de la matière au moyen de leurs recherches spirituelles. Mais aussi d’artistes, vivant à Paris, et explorant les « feux et les excès » de la bohème. Et dans tous ces groupes : ouvriers, intellectuels, artistes, spiritualistes, croyants et non croyants…. pour certains d’entre eux, la sourde intuition de la faucheuse, arrivant à grandes enjambées sur les champs de la Grande guerre.

 

Si Maitre Philippe était là, il lèverait pour nous le voile du temps, puisque tout est ici et maintenant ; en l’occurrence, nous essayerons, plus modestement, de le faire avec la force et le pouvoir d’évocation des mots, en nous appuyant sur le travail de Jean-David Jumeau-Lafond.

 

Marie-Jeanne naît le 13 Août 1863, de père inconnu et de Marie-Amélie Boyer, modiste, demeurant au 6 rue Pigalle. Jusqu’à l’âge de 11 ans, elle est élevée seule, par sa mère. En 1874, celle-ci épouse Louis Adolphe Coffineau, qui reconnaît Marie-Jeanne et lui apporte une sécurité provisoire. Louis Adolphe Coffineau est dessinateur en joaillerie, sans doute a-t-il donné à Jeanne des rudiments de dessin et le goût des pierres, dont elle parera nombre de ses personnages. Cette sécurité affective et familiale ne dure pas longtemps pour Jeanne, rapidement elle perd sa mère, puis son père adoptif en 1878. Elle se retrouve seule, elle a 15 ans, ne lui reste plus que sa grand-mère maternelle, qui travaille comme employée de commerce à Paris.

Un premier tuteur est nommé pour s’occuper d’elle, survient là un événement tragique, celui-ci aurait abusé d’elle le jour même des funérailles de son père adoptif. Cette scène sera rapportée plus tard par les frères Goncourt, et également par l’auteur Jean Lorrain, qui en fera une nouvelle sulfureuse qui débouchera sur le procès Lorrain-Jacquemin.

Il semble que ce soit dans cette période que Jeanne séjourne chez la courtisane Léonide Leblanc, amateur d’art et collectionneuse, c’est dans ce contexte que Jeanne rencontra sans doute des jeunes poètes de l’époque, et connut une relation certaine avec Jean Ajalbert. Est-ce de Jeanne dont il parle dans un de ses poèmes, évoquant une « fillette (…), fleur de serre, pâle jusque ce qu’il sied de chlorose, une frimousse ébouriffée, tout ce qu’il y a de plus Montmartre (…) et des yeux, de ces yeux qui en disent longs, si longs, où luit on ne sait quel diable de bleu du ciel… »

C’est sans doute pendant cette période désordonnée qu’elle contractera une maladie, au début des années 1890 ? Maladie qui justifiera une opération pratiquée par le docteur Pozzi, en 1891, et qui lui rendra impossible l’enfantement.

En 1881, Jeanne se marie avec Édouard Paul Félicien Jacquemin, c’est une figure de la bohème parisienne, bien que sa profession soit dès plus sérieuse, il est dessinateur pour le muséum d’histoire naturelle. Jacquemin fréquentait ces cercles d’artistes de l’époque, composés de poètes, de peintres, d’humoristes, et qui furent le creuset du mouvement symboliste et le point de départ de tant de manifestations et d’amitiés artistiques.

Jeanne à 18 ans, son mari en a 32, la personnalité marquante de celui-ci, le bouillonnement intellectuel et artistique qui est le pain quotidien du couple, tout cela est déterminant dans la construction de la personnalité de Jeanne. Les années 1880 achèvent donc cette formation intellectuelle et artistique, mais également la maturation du « personnage » que Jeanne va devenir, cette femme au physique particulier, à la chevelure rousse, aux yeux bleuâtres, aux traits émaciés et à la bouche pulpeuse. Ce personnage où se mêlent mysticisme et sensualité fascinera son temps, elle inspirera poètes, dessinateurs, sculpteurs.

En 1890 elle signe trois articles, dans Art et critique, puis arrive sa première exposition chez le Barc de Bouteville, où sont exposés ses premiers pastels. Un article de Rémy de Gourmont, daté de mai 1892, lui consacre une sorte de célébrité immédiate, mais son travail artistique ne fait néanmoins pas l’unanimité, on lui reproche le caractère répétitif de ces œuvres, la variante d’un thème favori : elle-même, tant elle se projette dans les figures qu’elle met en scène (rappelons que Jeanne était en grande partie autodidacte dans son travail artistique). Ses œuvres évoquent Gustave Moreau, mais beaucoup plus Odilon Redon. Pour certains, c’est le thème de l’androgynat et de l’ambivalence des sexes que traduit son travail.

Un événement déterminant va surgir dans sa vie, elle rencontre le peintre et graveur Auguste-Marie Lauzet, elle partage sa vie, sans doute dans l’année 1890, et ce, avec l’accord tacite d’Édouard Jacquemin. Lauzet va mourir jeune, ce qui l’empêchera de mener jusqu’au bout son travail artistique, il est oublié à présent, mais à son époque sa renommée était réelle.

Le couple s’installe sur la colline de Sèvres, dans une maison en meulière, entourée d’un jardinet, cette demeure existe toujours. Les amis de Lauzet et de Jeanne viennent les visiter, ils embarquaient pour ce faire sur un bateau amarré à Paris, puis celui-ci les déposait, presque au pied de la colline.

 

Le succès des œuvres de Jeanne, et sa célébrité se sont concentrés sur une période très courte, quatre ans seulement. La maladie va interrompre cette carrière parisienne en frappant Lauzet en 1894. La phtisie, qui s’est déclarée est sans espoir de guérison, les médecins assurent un sursis à Lauzet s’il quitte la région parisienne, pour partir pour des régions plus clémentes. La situation financière du couple est désespérée, leurs œuvres ne se vendent que difficilement, la maladie de Lauzet, le choix du couple de partir vivre en Provence, les frais nombreux que tout cela suppose… C’est alors qu’a lieu une vente en faveur de Lauzet, de nombreux amis artistes vont alors donner des œuvres, ce sera un succès leur permettant de partir s’installer à Aubagne, dans une petite maison.

Mais pour Jeanne ce départ est un sacrifice, la fin de son cheminement artistique, elle expose encore en 1897, puis en 1900. Le 30 septembre 1898, Lauzet décède, Jeanne qui vivait avec lui depuis 10 ans est accablée, elle est admise à la Salpêtrière, qu’elle quittera un mois plus tard.

Jeanne va quitter peu à peu la scène artistique, elle exposera encore en 1900, en 1901 elle divorce d’Édouard Jacquemin, en 1902, le 4 juin, elle épouse le docteur Lucien Pautrier, âgé de 26 ans, médecin, homme de culture, il connaîtra une brillante carrière médicale, ils élèveront ensemble, à Paris, les deux enfants que Lauzet avait eus précédemment.

La vie sentimentale de cette femme singulière connaîtra un nouveau divorce en 1913, et son remariage en 1921, avec Yvon Le Loup (dit Sédir). Ils se connaissaient d’ailleurs depuis longtemps, celui-ci apparaît comme témoin au mariage de la fille de Lauzet, en 1910. Mais la personnalité de l’artiste, les rumeurs qui circulaient sur elle, paraissent avoir déplu à l’entourage de Sédir. Ensemble, il fréquente des artistes, notamment Paul Signac ; séparée de Sédir, elle devient sa veuve en 1926.

 

C’est alors la dernière partie de son existence, Jeanne vit dans un nouveau domicile, aux 37 du Quai des Grands-Augustins, l’hôtel Buisson, c’est un meublé, ce qui révèle sans doute une situation précaire, sinon misérable.

Le 25 septembre 1938 à sept trente du matin, une femme  « d’environ 75 ans », dénommée Jeanne Coffineau, sans profession, rendait son dernier soupir dans la salle Dreyfus de l’Hôpital Cochin, comme le confirme le registre des décès de l’Hôpital ; la « sénilité » était la cause du décès.

 

Le corps de Jeanne repose au carré des indigents du cimetière de Thiais.

 

Laissons Sédir à présent nous parler d’elle  – nous restera ensuite à entrer dans le silence et la méditation, espérant alors, que Jeanne nous sourira.

 

Capture plein écran 25122016 172832« Jeanne Jacquemin. Je vous ai demandé de prier pour que cette femme soit sauvée en ne souffrant pas et s’en aille comme elle le désirait. Vous n’avez pas été exaucés complètement ni dans un sens ni dans l’autre. Et cependant, la malade a ressenti l’effet de vos prières. Plusieurs jours, pendant que les médecins la considéraient comme morte, elle a ressenti autour de son lit les bruissements des ailes des anges, et l’action des auxiliaires commis à collaborer avec nous. Je vous dis quelques détails sur cette femme, d’autant plus que nous sommes ensemble maintenant, c’est un peu à elle que nous devons ce bonheur de travailler unis dans l’élan d’un effort commun. Dans le plan de la culture humaine ordinaire, elle dépasse les plus avancées ; elle a tout lu, et expérimentée tous les modes de la pensée humaine, de la physiologie jusqu’au mysticisme. Les écrivains les plus rares n’ont pas de nuance qu’elle ne saisisse. Elle a d’ailleurs traité ses lectures comme des expériences sur la table du laboratoire. Ella a fourni d’idées toute une génération d’intellectuelles et d’artistes et exercé sur certaines personnalités, même politique, une influence décisive. Je ne parle pas de son rôle d’épouse et de mère, où elle toujours accompli plus que son devoir. En un mot, j’ai toujours vu les caractères les plus nobles, les plus intelligences les plus belles, et les sensibilités les plus fines, s’incliner devant elle. Comme son caractère est entier, et qu’elle ne ménage pas ses opinions, elle a beaucoup d’ennemis parmi les femmes médiocres, ou inintelligentes ou arrivistes. La calomnie et la médisance ont tout dit sur elle.

Voici les racines de ce destin extraordinaire. Le monde moderne s’est lancé depuis quatre siècles à corps perdu dans l’intellectualité. Ce en quoi il a manqué de confiance en Dieu. Si Dieu n’était que juste, il aurait laissé aller jusqu’au bout de cette voie, trébuchant et subissant les vertiges de ces sommets désolés. Mais le Père est bon aussi, et sa bonté arrête souvent sa Justice. Il a donc envoyé pour épargner à cette civilisation cérébrale des souffrances trop désolantes, de temps à autre, des êtres extraordinairement doués d’intelligence, saturés d’Esprit, et en même temps pourvus de la plus n grande pureté morale. Ce sont des étrangers à cette terre, des habitants de mondes où, telle forme de beauté, les couleurs, les sons, les idées purent vivre si puissamment, qu’elles y servent de langage. La femme dont je vous parle – son esprit- vient d’une de ces planètes du Ciel. C’est pourquoi elle sert ici-bas de cible à toutes les envies, à toutes les mesquineries et à toutes les médiocrités ; et elle souffre couramment dans son corps et dans son interne, de toutes les maladies et de toutes les douleurs nées de l’excès de cérébralité ambiant.

Vous voyez que la demande que je vous ai faite à son intention était légitime.

Mais la continuation d’existence qui lui a été proposée sur son lit d’agonisante et qu’elle a acceptée pour la septième fois de sa vie, dégage pour nous une leçon. Nous devons être attentifs à ce que les amis de Dieu souffrent pour nous ; vous dégagerez vous-mêmes les conclusions d’effort qui découlent de tout ceci. Je ne puis vous dire de plus des secrets qui ne sont pas les miens. »



(1) : Voir, « Jeanne Jacquemin, peintre et égérie du symbolisme », parJean-David Jumeau-Lafond, dans « la revue de l’art » n° 141, p. 57-78 ; également : « Un chef-d’œuvre retrouvé : Le Cœur de l’eau de Jeanne Jacquemin », à consulter sur le net.

(2) : Voir, « La vie inconnue de Jésus-Christ », de Philippe Collin, p. 28-30 ; Éditions : Le Mercure Dauphinois.

Photos : Jeanne Jacquemin, photographiée par Benque, vers 1893  et pastel de Jeanne Jacquemin, colombe de fidélité (1894).