Jésus enfin vivant en son temps

« Jésus une approche historique » est un livre que nous ne pouvons que conseiller à toutes les personnes qui suivent le Maître, l’aiment, ou simplement sont intéressés, interpellés par lui. L’ouvrage de José Antonio Pagola se veut accessible pour le plus grand nombre et sa lecture en est facile. L’originalité de ce livre ? Replacer Jésus dans son époque, dans la société judéenne qu’il connut, et ce par le moyen des découvertes réalisées par les archéologues, sociologues, spécialistes en économie du 1er siècle, de la politique romaine ou de la religion juive …

Toutes ces informations nous permettent de beaucoup mieux comprendre l’originalité de Jésus en son siècle, de relire différemment ses paroles de Vie, de mieux comprendre ses actes, et de saisir en quoi il proposait un message radicalement nouveau et pourquoi celui-ci a pu choquer les autorités religieuses.

Dés les premières pages l’auteur fait ce constat : « Je souffre d’entendre parler de lui de manière imprécise, ou d’entendre toutes sortes d’idées reçues qui ne résisteraient pas un instant à l’épreuve des sources qui nous sont parvenues. Jésus s’éteint peu à peu dans les cœurs, tandis que nous laissons circuler des clichés qui appauvrissent et défigurent sa personne. » Quelques pages plus loin, il s’adresse plus précisément à ceux qui croient en Jésus : « Mais quel besoin, alors, pour des croyants, d’avoir recours à l’investigation historique si, dans la foi, nous connaissons le mystère que renferme Jésus ? Cette recherche est-elle légitime ? Est-elle nécessaire ? Elle est non seulement légitime mais, plus encore, c’est une tache à laquelle l’Église ne peut se soustraire. La raison en est simple. Si nous confessons que Jésus est le Fils de Dieu, incarné dans notre propre histoire, comment pourrions-nous négliger d’employer tous les moyens à notre portée pour mieux connaitre sa dimension historique et sa vie humaine concrète ? C’est notre foi même qui l’exige ? »

Pagola interpelle ensuite les non-chrétiens, pour lui, ceux-ci pourront lire son livre en cherchant à mieux connaître un homme qui a marqué l’histoire de l’humanité. D’autres sentiront que sa personne et son message restent vivants, et appellent l’humanité à une vie plus digne, plus humaine et plus pleine d’espérance. D’autres encore se sentiront personnellement appelés.

 

Un Juif de Galilée

Quelle place avait la Palestine au temps de Jésus dans le « dispositif » romain ? Elle occupait une position d’importance vitale, elle représentait l’un des plus importants « greniers » pour l’alimentation de Rome.

En Galilée, celle-ci appliquait comme dans les autres pays conquis sa stratégie habituelle, faire gouverner les pays par des souverains nationaux. Jésus, fut donc, toute sa vie, un des sujets d’Antipas, qui gouverna la Galilée de l’an 4 jusqu’en 39 après J.C.

Au 1er siècle, le nombre d’habitants de cette région de Palestine ne dépassait pas les 150.000 habitants, et les trois plus grandes villes étaient Capharnaüm, Magdala et Tibériade.

Nazareth, où vécut Jésus, était un hameau ignoré, d’environ deux cents personnes. La plupart des villageois vivaient dans des maisons basses, aux murs sombres, faits de pisé ou de pierres. Ces simples demeures ne comportaient qu’une seule pièce ou vivaient et dormaient tous les membres de la famille ; Jésus vécut dans l’une de ces humbles maisons. La cour abritait les biens communs, le petit moulin servant à moudre le grain, et le four, où cuisait le pain, Jésus a vu sa mère et ses voisines se lever à l’aube pour pétrir la pâte, et y ajouter le levain ; il joua là avec ses camarades, il vit les mariages et les décès.

Plus tard, dans ses paraboles, il s’appuiera sur ce vécu commun, dans un langage qui évoquera pour tous une réalité bien connue.

Bien que le sujet des frères et sœurs de Jésus fit polémique pendant des siècles, et ce pour des raisons qui ne sont pas historiques, mais théologiques, l’auteur explique que pour la majorité des exégètes modernes, le mot utilisé dans les Évangiles est à comprendre comme voulant dire frères et sœurs, et non cousins et cousines, comme on a voulu nous le faire croire. Jésus avait donc quatre frères, ainsi que plusieurs sœurs.

A son époque, l’importance de la cellule familiale est capitale. Jésus, la quittant, pour une vie itinérante et vagabonde met en danger l’honneur des siens. Il faut se représenter ce que fut pour sa famille le choix de vie de Jésus, ce qu’ils entendaient le concernant, tout cela était une honte pour eux. N’en viennent-ils pas d’ailleurs, pour expliquer son attitude, à dire, comme l’Évangile selon Marc le rapporte, que Jésus avait perdu la raison ?

 

Le prophète du Royaume de Dieu

Jésus quitte les siens et part s’établir à Capharnaüm, choix sans doute stratégique, favorisant mieux ses activités de prophète itinérant. Il fait le choix de ne pas entrer dans les centres villes, il préfère s’arrêter dans les villages environnants ou aux abords des cités, là où se trouvent les exclus : le Royaume de Dieu qu’il annonce doit commencer là ou le peuple est le plus humilié.

Jésus, en Galilée, n’enseigne pas une doctrine religieuse, il n’a pas l’objectif de perfectionner la religion juive, pas même d’exposer de nouvelle règles ou lois morale, non ! Il annonce un événement : le Royaume de Dieu. Ce que Jésus veut annoncer également, c’est que la vie est plus que tout, et qu’elle passe en premier, avant même la religion.

Jésus parle, mais il guérit également, il ne le fait pas pour prouver la véracité de son message ou affirmer son autorité, il guérit poussé par la compassion, afin que les malades, les possédés, les désespérés ressentent que Dieu veut pour tous une vie plus saine.

Dans les Béatitudes, il dit : « Heureux vous les pauvres, car le Royaume de Dieu est à vous », Jésus ne parle pas de la pauvreté d’une façon abstraite, il l’a connaît. Il parle aux pauvres qu’il fréquente : les familles qui survivent à grand-peine, les enfants menacés par la famine et la maladie, les possédés auxquels on refuse le minimum de dignité, les prostitués et les mendiants mis à l’écart de la société et de la religion. Jésus et ses Apôtres ont une vie bien similaire à eux, ils ne mangent pas toujours à leur faim, se contentant certains jours d’épis de blé ; la stigmatisation, le rejet, tout cela ne leur pas étranger.

Dans la Galilée de cette époque, chacun avait son idée sur les occupants romains, certains pensaient qu’ils faillaient les chasser, les Esséniens voyaient les choses autrement, ils voulaient préserver le peuple de « l’Alliance » de cette société corrompue et pour cela préparer la restauration d’Israël dans le désert, par des communautés isolées. Pour les Pharisiens, leur position était autre, survivre comme peuple de Dieu, en insistant sur la pureté rituelle qui les différenciait des païens.

Jésus n’a jamais eu en tête une stratégie à caractère politique ou religieux, pour lui, l’important, c’est que tous connaissent le Royaume de Dieu et « entrent » dans sa dynamique. Mais comment le Royaume de Dieu peut-il devenir une réalité au milieu de tant d’injustice ? Aujourd’hui encore, le langage de Jésus fait scandale, il ne donne ni règles, ni préceptes ; simplement il suggère un style d’action qui est à la limite du possible. Il invite à surmonter les situations en reprenant l’initiative, et à faire un geste d’amitié et de générosité capable de désorienter l’adversaire. Le Royaume de Dieu, tel que Jésus le proclame, répond également à ce que tous les déshérités désirent le plus : vivre dans la dignité.

 

Celui qui rendait la santé

Pour Jésus la miséricorde de Dieu n’est pas une belle théorie suggérée par des paraboles, c’est une réalité, à son contact les malades recouvrent la santé, les possédés du démon sont libérés

Ceux que Jésus approche souffrent des maladies propres à un pays sous-développé, de plus leur état les contraint à vivre dans la mendicité, dans le dénuement. Jésus les rencontre sur le bord des chemins, à l’entrée des villages. Du fait de leurs maladies ils sont jugés « impurs », dés lors, ils sont exclus, à un degré plus ou moins grand de la vie commune, religieuse ou sociale. Dans les écrits de Qumrân, cette exclusion est encore plus marquée : les aveugles sont exclus, non seulement du Temple, mais encore de la ville de Jérusalem. Jésus se consacre aux exclus plus qu’à tout autre. Il va vers ceux qui se considéraient abandonnés par Dieu.

 

Le poète de la compassion

Le langage de Jésus est caractéristique, aucun mot n’est artificiel ou forcée ; tout est clair et simple. Il n’a pas besoin de recourir à des idées abstraites ou à des phrases compliquées ; il dit ce qu’il vit. C’est toute la Galilée qui se reflète dans son langage, avec ses travaux et ses fêtes, son ciel et ses saisons, ses troupeaux, ses vignes et ses moissons, son lac et ses pécheurs. Il leur montre comment approfondir leur propre expérience : au fond de leur vie, ils peuvent trouver Dieu.

 

Le défenseur des exclus

Le système de pureté rituelle cherchait à garantir l’identité juive face à la culture païenne, mais celui-ci eut une conséquence négative : celui de renforcer des différences et des discriminations à l’intérieur même du peuple. Les « impurs » sont écartés, les lépreux, les aveugles, les infirmes, les femmes, naturellement suspectées d’impuretés en raison des menstruations. Ce n’est pas ainsi que Jésus voit les choses, pour lui ce n’est pas la sainteté qu’il faut imiter en Dieu, mais la compassion.

Jésus accueille les « impurs », mais il va plus loin, il accueille également les pécheurs, et cela, aucun prophète ne l’a jamais fait avant lui. Qui étaient-ils ces pécheurs à l’époque ? Des personnes qui avaient transgressé « l’Alliance » de façon délibérée, sans que l’on observe en elles le moindre signe de repentir. Ce sont les usuriers, les escrocs, les prostituées ; Jésus les accueille tous à sa table, ils jouissent de son amitié. Ce fut un geste symbolique qui déclencha une réaction d’hostilité immédiate. A cette époque, et dans la tradition juive, on ne mange pas avec n’importe qui, chacun mange avec les siens : les gentils mangent avec les gentils, les Juifs avec les Juifs, les femmes avec les femmes… Jésus surprend tout le monde en s’asseyant aux côtés de n’importe qui. Sa table est ouverte à tous, nul ne doit se sentir exclu. 

Jésus comprend et vit ces repas avec les pécheurs comme un processus de guérison. Là, Jésus leur offre sa confiance et son amitié, il les libère de la honte et de l’humiliation, peu à peu, il réveille en eux le sentiment de leur dignité.

 

Le défenseur de la femme

Ce qui surprend dans les Évangiles, c’est de voir Jésus entouré de tant de femmes, des malades comme « l’hémorroïsse », des veuves, des païennes, des prostituées méprisées par tous.

La femme à cette époque est mal considérée, ceci tient à plusieurs causes, l’une d’entre elles est religieuse, c’est l’histoire de la genèse, du fruit défendu et de l’expulsion du Paradis. Ce récit a développé dans le peuple juif une vision négative de la femme, source de tentation et de péché. De plus, cette société est patriarcale, dominée et contrôlée par l’homme, la femme ne peut être que la « propriété » de l’homme. Elle appartient à son père, puis à son mari, et si elle devient veuve, est appartient à ses enfants ; n’oublions pas que selon la Torah la femme est en toute chose inférieure à la femme.

Avec Jésus, les femmes qui l’écoutent et le suivent découvrent une attitude différente. Elles ne l’entendent jamais les mépriser, ni les exhorter à être soumises. Il n’y a chez Jésus ni animosité ni méfiance à leur égard.

Il est évident que certaines durent participer à la Cène, qui aurait préparé et servi le banquet sans elles ? Les Évangiles, au moment de l’exécution de Jésus, nous montrent les hommes fuyant le danger, mais les femmes restant fidèles.

Elles n’ont jamais été appelées disciples, pourquoi ? Pour la simple raison que ce mot n’existait pas en langue araméenne.

 

La prière solitaire

Dés son tout jeune âge Jésus a appris à prier. Pour un Israélite, issu de ce peuple profondément emprunt de la grandeur de Dieu, tout peut être un motif de « bénédictions » : l’éveil, la soirée, la chaleur bienfaisante, les pluies du printemps. Dés l’enfance Jésus a baigné dans cette foi imprégnée d’actions de grâce et de louange de Dieu, et certaines de ses paroles en conservent la trace.

Les sources chrétiennes ont gardé le souvenir de l’habitude que Jésus avait de se retirer pour prier. Il ne se contenait pas de prier aux temps prescrits pour tout Juif pieux, il recherchait la rencontre intime et silencieuse avec le Père. Jésus aime appeler Dieu « Père », mais le plus original, c’est qu’il emploie une expression inhabituelle : Abba. Les premiers mots que balbutiaient les enfants de Galilée étaient « imma » pour maman, et « abba » pour papa. Appeler Dieu ainsi indique un sentiment d’affection, d’intimité, et de proximité qu’il entretient avec lui, mais également le respect et la soumission qui lui sont dus.

 

Un dangereux individu

La fin tragique de Jésus n’a pas été une surprise, elle s’est préparée jour après jour. La liberté de cet homme était dangereuse pour les autorités religieuses. Jésus remettait en cause les Pharisiens et les Sadducéens, il mettait en péril leur pouvoir religieux, politique et économique. Ce qui les irritait particulièrement, c’est certainement la prétention de Jésus de parler directement au nom de Dieu, de sa propre autorité, sans faire référence aux rituels, aux cultes du Temple et aux textes sacrés. D’une certaine façon, il sapait le pouvoir d’intermédiaire exclusif qu’ils avaient pour accorder au peuple le pardon et le salut accordé par Dieu. Et pour les Romains ? Jésus était un possible facteur de troubles, son activité était dangereuse, même s’il ne s’attaquait pas directement à leur pouvoir, il ranimait où il passait l’espérance des plus démunis.

 

L’Adieu inoubliable

Ses adieux se feront dans la ville sainte : à Jérusalem.  Les sources disent qu’il a célébré la Cène en compagnie des Douze, mais on ne peut exclure la présence de d’autres disciples hommes et femmes. Il serait étonnant que contrairement à son habitude Jésus est fait un choix si sélectif.

La mort est proche, Jérusalem ne répond pas à son appel. Son activité de prophète et de porteur de Dieu va être brutalement tronquée, mais son exécution n’empêchera pas l’arrivée du Royaume qu’il a annoncé à tous. Empli de cette conviction, Jésus se dispose à animer le repas en communiquant son espérance à ses disciples. Il commence le repas en suivant la coutume juive, celle de la « fraction » du pain, qui était un acte important pour les Juifs. Mais, ce soir là, Jésus ajoute des mots qui donnent un contenu insolite et nouveau à son geste. Qu’ont donc pu ressentir ces hommes et ces femmes en entendant pour la première fois ces mots de Jésus ?

 

Pour clore cet article, laissons la parole à l’auteur : « Jésus n’appartient pas seulement aux chrétiens. Sa vie et son message appartiennent au patrimoine de l’humanité. Rien ne me réjouirait plus que de savoir que sa Bonne Nouvelle, par des chemins que je ne peux imaginer, est arrivée jusqu’aux derniers de tous. C’étaient eux, et ce sont toujours eux, ses préférés : les malades qui souffrent sans espoir, les gens qui meurent de faim, ceux qui cheminent dans la vie sans amour, sans foyer, sans amis ; ceux qui sont condamnés à passer leur vie en prison ; ceux qui sont plongés dans la culpabilité, les prostitués mises en esclavage ; les enfants qui ne connaissent pas la tendresse des parents ; les oubliés, les exclus de l’Église ; ceux qui meurent seuls…. Tous ceux qui ne sont aimés que par Dieu. »