De l’auto justification dans les expériences mystiques

    Dans les convulsions terribles que connaît notre temps, il est une notion fortement battue en brèche, c'est celle de l'autorité, et de son corollaire la légitimité. L'autorité de l'état est contestée, l'autorité religieuse est contestée, l'autorité des spécialistes est contestée... même l'autorité médicale l'est aussi, qui de nous n'a pas été faire des recherches sur le net, pour vérifier si le diagnostique ou le traitement que l'on nous donnait était pertinent.

La seule autorité que nous reconnaissions encore quelque peu, et encore, faudrait-il mieux employer ici le mot de compétence, c'est quand l'un d'entre nous apprend un métier, fait une formation, technique ou autre ; là, devant notre inculture, nous reconnaissons à nos professeurs d'un moment, une certaine autorité.

Il n'est pas question ici d'émettre des hypothèses sur le pourquoi de cette remise en cause des autorités, et pour quelles raisons elle surgit particulièrement dans notre époque ; non. Cet article a pour but de nous faire réfléchir sur un seul point : à quelle légitimité certaines personnes, vivant des expériences spirituelles, des états mystiques particuliers, se référent-elles pour justifier le la véracité, de l'authenticité de leurs vécus dans ces domaines ?

Il nous faut malheureusement reconnaître que les « guides et initiés » n'ont pas toujours les capacités de vous diriger sur la voie spirituelle qu'ils vous proposent ; que l'Église, pourtant veille dame, qui en connaît un bout dans ce domaine, est actuellement incapable, au vu d'un mouvement qui émerge en son sein, d'en dire l'authenticité, ou la valeur, pensons au renouveau Charismatique par exemple, et pour finir, que les groupes spiritualistes indépendants, qui ont eu par certains de leurs membres remarquables cette capacité, quelques décennies plus tard se retrouvent démunis, sans personne capable de donner un avis spirituel pertinent et adapté aux situations.

En l'absence quasi-totale, dans le domaine religieux et spirituel, « d'experts », qui par leur parcours, leur vie, leur intelligence spirituelle, pourraient témoigner d'une légitimité pour expliciter à nos « mystiques » ce qu'ils vivent, et pourquoi – même s'il est à craindre que ces « experts » ne seraient pas consultés, ou leurs avis pas pris en compte. Devant cette situation donc, ces êtres, au parcours mystique spécifique, en viennent à trouver pour valider leurs expériences, à en appeler à eux-mêmes, c'est ce que nous pouvons appeler l'auto justification. Dans le domaine des sciences dites exacts, des procédures, des vérifications pas des tiers... tout un arsenal est convoqué pour atteindre au maximum d'objectivité des expériences. Le domaine spirituel échappe quasi totalement à cette approche, et bien pire, la personne concernée se retrouve juge et partie, cela peut se résumer par cette phrase : je vous affirme que ce que je vis est pur et vraie, parce que c'est moi qui vous le dis.

 

   Nous avons connu une personne qui se permettait de réécrire une Parole de Jésus, quand nous lui avions fait remarquer que c'était quand même un peu osé, elle nous avait fait cette réponse. « Oui j'ose..., Jésus dit que le maître est en toi... il me l'a soufflée à l'oreille ou dans le cœur plutôt... il est inscrit : La porte est en dedans. Et qui est la porte ? Jésus, le Christ intérieur en chacun de nous. »

Comment voulez-vous, avec ce type d'argument, pouvoir faire réfléchir un tant soit peu la personne sur ce qu'elle vit ? Lui faire prendre un millimètre de distance intérieure, de recul ? C'est impossible, c'est verrouillé par l'auto justification, qui peu, dans certains cas, être un signe de pathologie psychiatrique.

Cette technique de l'auto justification n'est pas nouvelle, pensons à Freud, qui disait, quand quelqu'un mettait en doute une de ses théories, que c'était la preuve que celui-ci éprouvait une résistance personnelle sur le sujet qu'il énonçait, et donc, que cela confirmait que celle-ci était juste. Par exemple, vous remettiez en question le complexe d'Oedipe, cela devenait la preuve, par votre suspicion, que vous étiez déjà dans le déni de votre propre complexe d'Œdipe, et donc que sa théorie était vraie.

 

Cette approche d'un « Christ intérieur », qui vivrait en nous, auquel nous pourrions nous référer, et qui deviendrait notre autorité à laquelle nous obéissons, n'est pas nouvelle. Il faut reconnaître qu'elle s'appuie sur des paroles de l'Évangile, (nous essayerons en fin d'article d'émettre quelques hypothèses à leurs sujets.)

 

   La première auto justification est toute intérieure, nous l'avons vu, elle s'appuie sur un postulat : « Christ est en moi ». La deuxième à laquelle nous avons été confrontées est selon nous plus imparable. Recevant des directives, des enseignements, des conseils, selon eux provenant du Ciel, par des visions, des voix qui leur parlent, l'auto justification s'appuie dés lors davantage sur l'identité de ceux qui se manifestent : la Vierge, Jésus ou Maître Philippe.

Comme peut-on imaginer, qu'une personne, théâtre de manifestations et d'expériences si troublantes, si inédites, si rares, soit celle qui dans le même temps puisse les valider ? Quand on pense, que même le curé d'Ars a douté un moment de la véracité des apparitions de La Vierge à la Salette, lui, qui en connaissait pourtant un rayon dans le domaine mystique, l'on se doit d'affirmer que la plus extrême prudence est de mise. Il nous paraît que ces « mystiques », vivant un parcours si atypique, cheminent seul. Ils « picorent » de droite et de gauche, mais ne s'inscrivent que rarement sur la durée dans un groupement spirituel chrétien de qualité, et disposant d'une tradition.

De plus, notre époque, soumise à l'injonction du témoignage, à la quasi obligation exhibitionniste de dire son parcours de vie, son vécu émotionnel ; nos amis se trouvent avec d'autant plus de bonnes raisons de mettre en avant leurs expériences. Cela n'est pas sans risque, beaucoup d'entre nous, en quête spirituelle, en recherche, donc fragilisés, peuvent être fascinés pas ce genre de parcours si gratifiant, et souhaiter le vivre également, au risque ici, par mimétisme, par autosuggestion, de se mettre dans les conditions un jour ou l'autre d'en répliquer les faits. Un autre risque insidieux existe pour nos « mystiques ». En sortant ainsi de notre « humaine condition », celui de devenir, peu à peu, au mieux une « référence » dans ces domaines extraordinaires, au pire un gourou.

 

   Voici les paroles se trouvant dans le Nouveau Testament (Traduction Louis Segond), qui, mal comprises selon, peuvent légitimer l'auto justification. Paul, dans Galates 2.20 : « ... ce n'est plus moi qui vis, c'est Christ qui vit en moi ... ». Ce que dit Paul ici est difficile à comprendre, et les faits ne confirment pas son affirmation. Sa façon d'être, ses querelles avec les uns et les autres, ce début de théologie qu'il construisit sur Jésus, lui qui ne l'a pas connu de son vivant, tout cela à nos yeux paraît prouver que, visiblement, Jésus n'était pas toujours aux commandes en lui. Ne le dit-il pas d'ailleurs lui-même : « Car je ne sais pas ce que je fais : je ne fais point ce que je veux, et je fais ce que je hais. Rom.7.19" Cela rend donc difficile la compréhension exacte de ce que Paul vivait intérieurement, et de ce qu'il voulait en dire par sa parole : « c'est Christ qui vit en moi. »

Paul, dans Colossiens 1.27 : « ... à qui Dieu a voulu faire connaître quelle est la glorieuse richesse de ce mystère parmi les païens, savoir : Christ en vous, l'espérance de la gloire. » Nous nous demandons quelles réactions Paul voulait obtenir de ses auditeurs en disant une pareille phrase ? Il ne pouvait ignorer, que chez des nouveaux convertis à Jésus, cette approche, vécue au premier degré, pouvait entraîner des conséquences fâcheuses.

Jean, 1er épitre 2.27 : « Je vous ai écrit ces choses au sujet de ceux qui vous égarent. Pour vous, l'onction que vous avez reçue de lui demeure en vous, et vous n'avez pas besoin qu'on vous enseigne ; mais comme son onction vous enseigne toutes choses, et qu'elle est véritable et qu'elle n'est point un mensonge, demeurez en lui selon les enseignements qu'elle vous a donnés. » Jean le dit en préambule, certains égaraient la communauté, la suite de sa démonstration est donc pour établir une protection des personnes à qui il s'adresse contre ces faux-prophètes. Le : « vous n'avez pas besoin qu'on vous enseigne », pourrait faire croire que l'on va dans le sens de l'individu devenant enseignant de lui-même, devenant lui-même sa propre autorité. Mais lisons attentivement, cette onction a été reçue du vivant de Jésus et par lui, nous ne sommes pas là du tout dans une approche subjective et individuelle. Cette onction est vraiment à remettre dans son contexte historique. Mais reconnaissons que si Jean allait jusqu'au bout de sa logique, il ne devenait plus nécessaire à ses amis !

Évangile selon Jean, 15.5 : « Je suis le cep, vous êtes les sarments. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure porte beaucoup de fruit, car sans moi, vous ne pouvez rien faire. » Jésus parle de « fruit », mais en aucun cas que la personne qui demeurerait en Lui parlerait en son nom.

 

Nous finirons par cette parole de Sédir, plus que spécialiste dans ces domaines de la vie mystique : « La vie contemplative orthodoxe elle-même, j’oserai presque dire qu’elle est une invention des hommes. Le Père nous mène comme il Lui pait ; mais nous ne savons pas ce qui nous est bon ou mauvais. Les révélations, les voix, les lumières, nous pouvons tout juste discerner si cela vient d’En-haut ou d’En-bas ; et encore nous trompons-nous souvent ou nous ne comprenons pas. »