L’Islam ébranlé en ses fondations

   C’est un véritable séisme, qui depuis déjà plusieurs décennies, secoue violemment les fondations de la religion issue du Coran. Les origines de l’Islam sont mises à mal par des historiens et des exégètes. Des vérités sans doute bien difficile à entendre, et qui pour la plupart des croyants restera inaudible, et pourtant, les recherches sont sérieuses et les conclusions convaincantes. Qu’en seront les conséquences pour l’Islam dans les décennies et siècles à venir ? Il est bien difficile de l’imaginer.

Nous avons en cet instant une pensée pleine d’affection pour nos frères et sœurs musulmans, et pour certains, tout particulièrement. Pour ceux et celles qui sont sincères dans leur vie spirituelle, épris de vérité, qui vivent un parcours de foi dans leur religion et pas uniquement d’adhésion à des croyances, l’heure qui sonne sera douloureuse, ils vivront une véritable « nuit de la foi ». Pour ceux d’entre eux qui liront peut-être cet article, une phrase de l’Apôtre Paul, nous l’espérons, les soutiendra : « Nous savons, du reste, que toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu, de ceux qui sont appelés selon son dessein ».

   Nous avons eu recours pour la création de ce texte à une série d’articles que nous avons composé sous forme de « patchwork », avec des éléments pris dans chacun d’entre eux. Nous n’avons pas souhaité préciser les références dans le corps du texte, et ce, pour vous inviter, non à consulter un article plutôt qu’un autre, mais l’ensemble des articles et conférences, pour qu’ainsi, vous puissiez vous faire une idée la plus juste possible de la situation, et que vous tiriez de l’ensemble vos propres conclusions.

 

 

Toutes ces références sont disponibles sur le net :

1 : Christoph Luxenberg, un séisme dans les études coraniques par Rémi Brague

2 : Entretien avec Edouard-Marie Gallez sur les origines de l’Islam

3 : La première dissidence chrétienne et les origines de l'Islam  par J. Habib Allah

4 : La question épineuse de l’origine de l’Islam par Jérôme

5 : Conférences de Frère Bruno Bonnet-Eymard : Exègèse du coran (dailymotion)

 

Un travail d’historien et d’exégète

   L’article d’Andreas Gorke est symptomatique de ce qui se passe depuis cent ans dans la recherche sur les origines de l’Islam : du XVIIe au milieu du XIXe siècle, les savants occidentaux ont pris pour acquis ce que les musulmans leur servaient sur l’histoire de leur origine avec des milliers de textes, des catalogues, des historiographies, ces récits renfermant les détails très précis sur la vie, la mort, l’œuvre du fondateur et de ses compagnons. Eblouis, ils se sont mis à l’étude pour finir par expliquer au milieu du XIXe siècle que tout était connu sur l’histoire de l’Islam et qu’il n’y avait rien à ajouter.

Tout ceci a été remis en cause au début du XXe siècle par Ignaz Goldziher, érudit austro-hongrois qui fut le premier à montrer le processus de fabrication des hadith -traditions- petits récits racontant les faits et gestes de Mahomet dont l’ensemble des recueils constitue la Sunna (la Tradition) et qui est normative à l’égal du Coran. Ce n’est pas moins l’influence d’un groupe antérieur à l’origine de l’Islam, qui est acceptée par beaucoup d’auteurs de la première moitié du XXe siècle, que les doutes qui se portent sur la fiabilité des sources Islamiques, en tant que relatant une histoire qui s’est réellement passée, qui vont être mises en cause en 1910 par l’article fondateur du jésuite Henri Lammens au sujet de Mahomet.

 

Un contexte antérieur chrétien

   C'est à peine une vingtaine d'années après la disparition de Jésus qu'eurent lieu les premières dissensions sérieuses dans la communauté. Les disciples que Jésus avait recrutés de son vivant, et en particulier les apôtres auxquels il avait confié la proclamation de son message, étaient tous d'origine juive, et le groupe que constituaient ses adhérents n'avait pas rompu ses attaches avec le judaïsme. Ainsi, le livre des Actes des Apôtres nous montre à plusieurs reprises les premiers chrétiens - qui portaient alors le nom de Nazaréens - fréquenter le temple de Jérusalem et les synagogues. Les Nazaréens pouvaient passer pour n'être qu'une secte juive de plus, comme l'étaient depuis longtemps les pharisiens, sadducéens et autres esséniens. Juifs de naissance dans leur immense majorité, ils continuaient à pratiquer la Torah, législation ancestrale que l'on disait remonter à Moïse. Circoncision, interdits alimentaires, sabbats faisaient partie du patrimoine des Nazaréens et des autres Juifs. Tout ce qui distinguait le nouveau mouvement, c'était sa croyance que le Messie était déjà venu et que, temporairement occulté, il allait revenir en gloire à la fin des temps. La croissance exponentielle du groupement nazaréen provoquait, il est vrai, des jalousies et des tensions avec les groupes plus anciens du judaïsme, mais jamais l'appartenance des Nazaréens au peuple d'Israël ne fut remise en cause.

Au commencement du IIIe siècle, les chrétiens de Syrie ne se contentaient pas de porter leur mission évangélique aux pays limitrophes, comme l'Arménie ou la Perse. Ils allaient jusque dans des contrées éloignées, jusqu'aux confins de la Chine et la côte Ouest de l'Inde, en plus de la totalité de la Péninsule arabique, jusqu'au Yémen et l'Ethiopie. Il est ainsi plus probable que, en vue de porter le message chrétien aux peuples Arabes, ils aient utilisés, entres autres langues, la langue des Bédouins, c'est-à-dire l'arabe. Afin de répandre les Evangiles, il leur fut nécessaire d'utiliser un mélange de langues. Mais à une époque où l'arabe était un ensemble de dialectes qui n'avaient pas de forme écrite, les missionnaires n'avaient pas d'autre choix que de recourir à leur propre langue littéraire et à leur propre culture, c'est-à-dire au syro-araméen. Le résultat fut que la langue du Coran est née dans une langue arabe écrite, qui cependant était une langue dérivée de l'arabo-araméen.

 

Les Nazaréens et l'apparition de l'Islam
    En ce temps-là, l'Arabie était bien différente de ce qu'elle est devenue par la suite. Il n'y avait pas de pouvoir centralisateur, et cette contrée accueillait tout ce que les Byzantins et les Perses pouvaient rejeter hors de leurs frontières. Si les Byzantins et les Perses favorisaient, les uns les orthodoxes, les autres les nestoriens, l'absence d'autorité centrale en Arabie faisait qu'il y régnait une grande diversité religieuse. Beaucoup de Juifs avaient depuis longtemps trouvé refuge à Médine et à la Mecque, ainsi que dans le Yémen. De même, les chrétiens de tous bords s'y retrouvaient. Orthodoxes envoyés en mission d'évangélisation par le patriarche de Jérusalem, monophysites et nestoriens chassés par la persécution des Byzantins, tous étaient en Arabie sur un pied d'égalité. En outre, la route de l'encens, qui traversait l'Arabie du Nord au Sud, ne permettait pas que la circulation des marchandises, mais aussi celle des personnes et des idées, en particulier religieuse. Dans le Sud, l'influence de l'Ethiopie, proche et chrétienne, se faisait aussi sentir. Bref, à peu près toutes les variantes de monothéisme étaient représentées par d'importantes minorités, qui vivaient dans une atmosphère de convivialité au contact des polythéistes Arabes.

On le sait, au septième siècle apparaît en Arabie une nouvelle religion qui va conquérir le monde. Un certain Muhammad, caravanier mecquois, se met à prêcher la "soumission" à Dieu, en arabe : islâm. Cette prédication commence après une retraite dans une caverne où un ange envoyé par Dieu lui aurait enseigné ce qu'il avait à dire. La tradition musulmane rapporte que, extrêmement troublé par l'apparition de l'ange - on le serait à moins - Muhammad a commencé par aller, accompagné par son épouse Khadija, demander conseil à l'oncle de celle-ci, nommé Waraqa. Le vieillard, devenu aveugle, s'était converti dans sa jeunesse au christianisme, était devenu scribe et connaissait très bien l'Evangile, qu'il avait copié plusieurs fois… en hébreu. C'est ce dernier détail qui, bien évidemment, nous fait sursauter. Ainsi donc, Muhammad avait un religieux nazaréen dans son entourage proche. Le même texte ajoute que Waraqa prodigua ses encouragements à Muhammad avant de décéder quelques jours plus tard. Cela ressemble fort à une transmission d'héritage ! A partir d'ici, l'on peut se demander si Muhammad était complètement ignare en matière de monothéisme quand il a eu sa première vision. Nul doute qu'il ne l'était pas : outre les échanges d'idées qu'il a pu avoir avec les gens de diverses confessions qu'il a rencontrés en Arabie ou pendant ses voyages en caravane vers la Syrie, terre chrétienne, Muhammad a pu côtoyer Waraqa et la nièce de celui-ci, devenue son épouse, pendant assez de temps pour apprendre d'eux les rudiments - ou même plus - de la forme de christianisme à laquelle ils adhéraient. Notre premier indice, celui de l'Évangile hébreu, est fort : nous l'avons dit plus haut et nous le répétons ici, il n'y a que dans les sectes Nazaréennes que de tels livres circulaient.

Un deuxième indice est ce que nous trouvons dans le Coran lui-même. On sait que le Coran parle à de nombreuses reprises des chrétiens, tantôt en termes favorables, tantôt de manière beaucoup moins conciliante. Il peu y avoir là un reflet de l'appréciation nuancée que Muhammad portait envers les divers types de christianisme qu'il a rencontrés - pour autant qu'il ait été armé pour les distinguer les uns des autres. Ce serait sans doute par trop simpliste de dire que les déclarations positives sont adressées aux ébionites et que les textes plus négatifs s'adressent aux tenants de la confession de foi de Nicée. L'éloge des moines et des prêtres de la cinquième sourate, par exemple, se comprend très bien des confessions orthodoxes, par ailleurs critiquées à cause précisément de leur doctrine trinitaire. Il n'en reste pas moins que la grande diversité du christianisme a pu inspirer à Muhammad la pensée qu'il y avait dans le christianisme des choses à prendre et d'autres à rejeter. Ce qui est clair, c'est que lorsque le Coran critique le christianisme, c'est généralement aux confessions trinitaires - byzantins, nestoriens, monophysites - que la critique s'adresse. Mais si Muhammad rejette absolument la divinité de Jésus, il n'en reste pas moins qu'il tient l'homme Jésus en haute estime, le qualifiant de prophète de Dieu et de Messie. Mais n'est-ce pas là exactement le point de vue des ébionites ? Somme toute, à ce stade du développement de sa pensée, Muhammad n'invente rien de neuf, il reprend à son compte l'enseignement des judéo-chrétiens, dont il y a fort à parier qu'il tienne de Waraqa.

Allons plus loin : lorsque le Coran parle des chrétiens, il n'emploie pas le mot utilisé aujourd'hui encore par les chrétiens du Moyen-Orient pour se désigner (masîhiyyûn), mais précisément il parle des "Nazaréens" (nasârâ), et cela nous paraît être encore un indice de la prévalence du modèle nazaréen dans ce que Muhammad sait du christianisme.
 
Complétons le tableau : si les Nazaréens (plus précisément les ébionites) et les musulmans ont exactement la même conception du personnage de Jésus, ce n'est pas le seul parallèle entre les deux confessions. En effet, la deuxième caractéristique du mouvement nazaréen est le maintien des observances du judaïsme, alors que le christianisme de Paul, dont ont hérité les Eglises, les tient pour périmées. Bien entendu, certaines de ces observances ont été réformées - faut-il dire : arabisées - par Muhammad. Le changement de la direction de la prière, de Jérusalem à la Mecque, n'est somme toute qu'une modification de surface qui ne porte pas atteinte à l'essence même de la religion. Le développement ultérieur de l'Islam suivra, c'est certain, sa propre voie : Muhammad et les premiers califes sont bien en train de créer une nouvelle religion mondiale. Mais celle-ci se fonde sur quelque chose de plus ancien dont les traces sont encore visibles et, mutatis mutandis, c'est bien la même religion qui se survit dans le passage de l’ébionisme à l’Islam.

L'Islam n'est pas né en vase clos. Il n'appartient pas à l'historien de se prononcer sur la véracité de révélations faites par Dieu à un prophète, mais il est possible de constater des faits qui tous pointent dans la même direction : la religion prêchée par Muhammad n'est pas entièrement nouvelle, mais est le fruit d'une longue histoire. Elle est conditionnée par la rencontre de celui qui allait devenir le prophète de l'Islam avec un des derniers représentants de l'ébionisme. Les musulmans sont les héritiers spirituels directs de ceux qui, parmi les premiers judéo-chrétiens, n'ont pas voulu qu'une religion née en milieu sémitique s'adapte au monde grec et s'ouvre à l'influence de sa pensée - adaptation et ouverture qui sont manifestes dans plusieurs écrits néotestamentaires. Ils n'ont pas à s'offusquer de ce que nous tenions de tels propos ; les faits sont une chose, leur interprétation théologique en est une autre. Si les faits sont clairs, l'interprétation théologique est fonction des croyances de chacun. Pour le polémiste chrétien, ces faits ne peuvent que le confirmer dans une attitude négative vis-à-vis de l'Islam, puisque la religion de Muhammad provient directement d'un parti religieux qui s'est opposé aux apôtres, personnages inspirés par excellence. Pour le polémiste musulman au contraire, il peut y avoir une preuve de plus que Dieu n'a pas voulu laisser s'éteindre la religion authentique, que les disciples du prophète Jésus avaient dénaturée en y introduisant des concepts païens dès la première génération. Il n'appartient pas à l'histoire de prendre position en ce domaine. Ce qui est hélas trop clair, c'est qu'il n'est pas étonnant que la confrontation de ces deux idéologies religieuses, aussi irréductibles l'une à l'autre, ait causé tant de dégâts dans l'histoire humaine.

 

L’attente messianique des Judéo-Nazaréens


    Les judéo-Nazaréens reconnaissaient Jésus non pas comme le Fils de Dieu venu visiter son peuple - pour reprendre une manière de parler très primitive -, mais seulement comme le Messie suscité par Dieu. Ce n’est pas de sa faute si ce dernier n’a pu établir le Royaume de Dieu : les Grands-Prêtres se sont opposés à lui et vont même vouloir le tuer. Mais Dieu ne pouvait permettre que son Messie fût crucifié, Il l’enlève donc à temps au Ciel, et c’est une apparence - un autre homme ou une illusion - qui est clouée sur la croix à sa place. Divers textes apocryphes disent cela bien avant le Coran (IV, 157), et certains imaginent même que c’est Simon de Cyrène, celui qui avait aidé Jésus à porter sa croix, qui se retrouve dessus par erreur. L’important, c’est que Jésus, lui, soit gardé “en réserve” au Ciel. Mais il ne peut redescendre que lorsque le Pays sera débarrassé de la présence étrangère et que le Temple sera rebâti par les vrais croyants. Pour que le salut du monde advienne, la recette est donc évidente : il suffira de prendre Jérusalem - qui doit devenir la capitale du monde - et de reconstruire le Temple. Le « Messie-Jésus » - une expression gardée dans le Coran que nous avons - imposera alors le Royaume de Dieu sur toute la terre. Là, on est loin des messianismes antérieurs à notre ère, qui étaient simplement nationalistes et religieux.
C’est cette mission de reconquête de la Palestine et tout particulièrement de Jérusalem, en y rebâtissant le Temple, qui devient la mission du Prophète et de ses troupes.

Puis vint le problème de justifier d’une manière nouvelle le pouvoir que les Arabes avaient pris sur le Proche-Orient. C’est dans ce cadre qu’apparut la nécessité d’avoir un livre propre à eux, opposable à la Bible des Juifs et des chrétiens, et qui consacrerait la domination arabe sur le monde... et qui contribuerait à occulter le passé judéo-nazaréen.

 

Des influences juives et chrétiennes

   Il est clair que les Juifs qui entouraient Mahomet n’étaient pas des Juifs rabbiniques. À ce sujet, il suffit d’entendre attentivement ce que les traditions Islamiques ont à nous dire sur le personnage de Waraqa. J’en profite pour dire que son rôle a dû être si important qu’il n’a pas pu être effacé, alors que tant de témoignages Islamiques anciens, écrits ou non, disparaissaient - en fait tous ceux qui sont antérieurs à la biographie normative de Ibn Hichâm, composée et imposée deux siècles après la mort de Mahomet : c’est seulement par des citations que l’on connaît quelque chose des écrits antérieurs, qui furent systématiquement détruits. Or, ce qui est dit de ce Waraqa est hautement révélateur, comme l’indique le dossier quasiment exhaustif réuni par Joseph Azzi sur ce personnage. On le présente comme un cousin de Khadidja, la première femme de Mahomet, ou parfois comme un cousin de celui-ci. Il pourrait être les deux, ce qui est même très vraisemblable. Il bénit leur mariage, et pour cause : il est dit « prêtre nasraniyy », ce qu’il ne faut pas traduire par prêtre chrétien mais bien par prêtre nazaréen. Nous l’avons vu, les judéo-Nazaréens comptaient des prêtres parmi eux, très probablement des descendants de la tribu de Lévi ; et il y avait des consacrés hommes - ceux que le Coran nomme “moines” et qui sont dits se lever la nuit pour réciter des psaumes (III, 113 ; IV, 163 ; V, 82 ; XVII, 55.78 ; LXX, 20) -, ce qui est à comprendre dans une perspective eschatologique et guerrière : le salut du monde vaut que l’on s’y consacre totalement. De Waraqa, le commentateur Al-Buhari (mort en 870) donne la présentation suivante : « Cet homme, qui était cousin de Hadidja du côté de son père avait embrassé le Nazaréisme avant l’apparition de l’Islam. Il savait écrire l’hébreu et avait copié en hébreu toute la partie de l’Évangile que Dieu avait voulu qu’il transcrivit ». Il est de la tribu arabe des Qoréchites, mais « il est devenu nazaréen ». Il constitue donc un pont entre les deux peuples. Al Buhari a encore cette parole à la fois énigmatique et révélatrice : « Lorsque Waraqa est décédé, la révélation s’est tarie ». À l’époque, il n’est pas question du tout de « révélation », sinon de traductions en arabe des écrits Judéo-Nazaréens (comme par exemple quand le texte coranique évoque les « feuilles d’Abraham » - celles de Moïse étant tout simplement la Torah c’est-à-dire les cinq premiers livres de la Bible). Les feuillets coraniques les plus anciens seraient-ils de lui ? Pas nécessairement, car les feuillets sont des écrits de circonstance - essentiellement de propagande -, alors qu’il est plutôt dit le traducteur de textes beaucoup plus important. Dans l’avenir, la recherche y verra sans doute plus clair sur ces points. En tout cas, il ne dut pas être le seul à écrire pour les Arabes « devenus Nazaréens »... ou à convaincre de le devenir ! Christoph Luxenberg a montré le substrat araméen qu’il fallait quelquefois supposer pour lire correctement - c’est-à-dire en corrigeant parfois le diacritisme - certains versets coraniques particulièrement obscurs ; il n’y a là rien d’étonnant si l’on pense que la langue maternelle du ou des auteurs est le syro-araméen, la langue habituelle des Judéo-Nazaréens. Ce qui est dit également dans les traditions Islamiques de Zayd, qui aurait appris l’hébreu et l’écriture dans les écoles juives, est également très révélateur, même si c’est approximatif : ce « juif » de Yathrib a joué un certain rôle dans l’élaboration du proto-Islam, qui était encore le pendant arabe très peu autonome du Judéo-Nazaréisme. Il faudrait mentionner encore les inscriptions qu’on dit, faute de mieux, « judéo-Arabes » et que l’on a trouvées il y a quelques années dans le désert du Neguev (sud d’Israël) ; Alfred-Louis de Prémare les a finement analysées. Il s’agit d’invocations en arabe adressées par exemple au Dieu de Moïse et de Jésus, et elles datent de l’enfance de Mahomet. Par comparaison, rien de tel n’existe dans la région mecquoise, et d’autant moins que ni cette écriture ni cette langue arabe n’y étaient employées.

Or, Mohammad usa des deux, ce qui donna un Coran récité en arabo-araméen. Des indices historiques tendent à accréditer cette thèse de l'arabo-araméen (le Prophète aurait conseillé à ses scribes, dont Hassan Ibn Thabit, de maîtriser l'araméen et l'hébreu). Mais c'est surtout le texte coranique lui-même qui en garde une trace indélébile au travers les mots et les expressions syro-araméennes qu'il recèle.

 

L'arabe classique n'est pas la langue du Coran

   La Tradition musulmane avait déjà signalé dans le texte coranique des passages "obscurs", "mystérieux", voire "insondables". Cela va de mots qui sont inconnus aux expressions à la limite du "mal formulé". Pour expliquer aux croyants ces zones d'ombre face auxquelles ils étaient vraisemblablement désarmés, les commentateurs traditionnels ont rationalisé tant bien que mal. Pour rendre les choses intelligibles, ils mobilisèrent des efforts couteux et un jihad intense.
Or, Luxenberg démontre que ces efforts d'exégètes tardifs sont frappés d'une tare constitutionnelle : leur méconnaissance de l'arabo-araméen. Audacieux, parfois aventureux, il applique alors sa nouvelle méthode pour lire, décoder, voire décrypter le Livre Saint, principalement dans ses passages réputés être les plus obscurs. Les résultats sont spectaculaires

À cette époque, il n'y a avait pas d'écoles Arabes – excepté probablement, dans les centres urbains chrétiens de al-Anbar et al-Hira dans le sud de la Mésopotanie, dans ce qui constitue aujourd'hui l'Irak. Les Arabes de cette région avaient été christianisés et instruits par des chrétiens de Syrie. Leur langage liturgique était syro-araméenne. Cette langue était le véhicule de leur culture et plus généralement la langue de la communication écrite.

 

L’utilisation du syro-araméen pour une compréhension plus juste de certaines sourates

   Il faut rappeler que le Coran est un texte écrit en un ensemble de consonnes dépourvues de signes diacritiques et donc de voyelles. Le rajout de ces signes et des voyelles est en fait, en soi, une première opération interprétative. Ensuite, le réflexe le plus naturel pour interpréter le difficile langage des sourates consiste à plonger dans le Lîssan al ‘Arab ou dans l’un des commentaires classiques de l’exégèse musulmane, à pêcher ainsi du prêt-à-porter interprétatif, sans nulle distance critique. Par la suite, bien sûr, on pourra plus ou moins agrémenter le tout de hadiths. Or, c’est là où le bât blesse. Cette confiance aveugle en la connaissance linguistique d’exégètes venus plusieurs siècles après le Prophète s’avère problématique. La difficulté ne vient pas seulement du fait que les commentateurs présentent généralement, dans un souci d’exhaustivité, plusieurs interprétations d’un seul passage, parfois jusqu’à une vingtaine, et contradictoires de surcroît. Il vient surtout de leur ignorance de l’arabo-araméen, disparu car suppléé par la nouvelle langue du culte musulman, mais resté indélébile dans le texte même du Coran. Cette ignorance les a engagé à faire des efforts colossaux pour rendre clairs les versets les plus controversés : au final, ils n’ont produit que des rationalisations plus ou moins sophistiquées et des mirages d’explication exégétique.

Coran (33:40) :

مَّا كَانَ مُحَمَّدٌ أَبَا أَحَدٍ مِّن رِّجَالِكُمْ وَلَكِن رَّسُولَ اللَّهِ وَخَاتَمَ النَّبِيِّينَ وَكَانَ اللَّهُ بِكُلِّ شَيْءٍ عَلِيمًا 40

               Ce passage, compris jusqu'à présent comme : Mohammad (saws) est le « sceau des prophètes » et le dernier d'entre eux (de khatim et khatima), devient quand il est éclairé par l'arabo-araméen : "Mohammad (saws) est le « témoin » des prophètes qui l'ont précédé. Le Prophète n'entend donc pas effectuer une rupture avec ses prédécesseurs, mais simplement les continuer et "témoigner" de la vérité de leur message. Luxenberg va plus loin en soutenant que Mohammad (saws) n'entendait faire rien de plus qu'adapter aux Arabes de son époque le message du "Oum Al Kittab" (du Livre-mère). Ce Livre mère fait lui-même référence à la Bible, considérée par le Prophète comme la source, dont il a tiré  un "lectionnaire" (Qurân) adapté à l'usage de sa société.

Coran (sourate 108) :

إِنَّا أَعْطَيْنَاكَ الْكَوْثَرَ 1 فَصَلِّ لِرَبِّكَ وَانْحَرْ 2 إِنَّ شَانِئَكَ هُوَ الْأَبْتَرُ 3

 Il s'agit de cette « crux interpretum » qu'est la sourate 108 (dite « Al Kawthar », « l'Abondance »). On y a mis en romain les vocables qui font problème : « En vérité, Nous t'avons donné l'Abondance. / Prie donc en l'honneur de ton Seigneur et sacrifie ! / En vérité, celui qui te hait se trouve être le Déshérité » (traduction de Régis Blachère). Plusieurs chercheurs occidentaux reconnaissent que cela ne fait pas sens. Les exégètes musulmans, eux, manifestent leur embarras ; la rime et le sens du « mystère » aidant, ils y voient pourtant une merveille. Finalement, la majorité d'entre eux considèrent qu'Al-Kawthar est le nom d'un fleuve du paradis !

Dans la lecture syro-araméenne de Luxenberg, cela devient: « Nous t'avons donné [la vertu] de la persévérance ; / Prie donc ton Seigneur et persiste [dans la prière] ; / Ton adversaire [Satan] est [alors] le vaincu. » A l'origine de cette courte sourate se trouve une liturgie syriaque, réminiscence de la Première Epître de saint Pierre (5, 8-9) d'après le texte de la pshitta (traduction syriaque de la Bible) et qui est aussi la lecture de l'office des complies dans le ″ bréviaire romain."

 

Le Coran est un ‘lectionnaire’

   Le Coran était ce que son nom dit très précisément, une fois qu'on le comprend à partir du syriaque : un lectionnaire, c'est-à-dire une anthologie de passages tirés de livres saints préexistants et adaptés en langue vernaculaire, anthologie faite pour la lecture liturgique. C'est ce qu'affirme le début de la sourate XII, qui raconte l'histoire de Joseph (Genèse, 37-50), si on la traduit comme le fait Luxenberg : « Voici les versets de l'Écriture expliquée ; nous l'avons fait descendre comme un lectionnaire arabe, afin que vous puissiez comprendre. » (XII, 1-2) (L, 80s.) Ou encore XLI, 3 : « Écriture que nous avons traduite comme un lectionnaire arabe ». Ou enfin LXXV, 17- 18 : « il nous incombe de le (le Coran, le lectionnaire) compiler (à partir d'extraits de l'Écriture) et de l'exposer (en enseignant). Si nous l'avons exposé (en enseignant), suis son exposé (c'est-à-dire la façon dont il t'a été enseigné) »

Si Coran signifie à proprement parler lectionnaire, on est autorisé à admettre que le Coran ne voulait être compris comme rien d'autre qu'un livre liturgique avec des textes choisis de l'Écriture (Ancien et Nouveau Testaments), et nullement comme un succédané de l'Écriture elle-même, c'est-à-dire comme une Écriture indépendante. D'où les nombreuses allusions à l'Ecriture, sans la connaissance de laquelle le Coran pourrait sembler à son lecteur être un livre scellé de sept sceaux.