Jésus n'est pas venu que pour souffrir

   Jésus, de son vivant, n'a jamais élaboré une mystique de la souffrance, du sacrifice, de la rédemption par la « croix » ou par l'épreuve purgative. Il n'y a pas de parole de vie du Maître qui vont dans ce sens dans les Evangiles. Jésus n'a jamais demandé d'aller chercher volontairement la souffrance, comme étant un moyen de Le trouver, de s'unir à Lui ou de grandir spirituellement par ce moyen. Par contre, Il a dit que l'épreuve pouvait être une conséquence de Le suivre, ce n'est pas du tout la même chose.

Cette « mystique de la souffrance » a été faite après, par ceux qui ont voulu faire de la mort de Jésus sur la croix un « souvenir » à vivre d'une façon permanente dans la vie du chrétien, un « souvenir » à incarner en textes, exercices spirituels, dévotions, sacrifices, spiritualités individuelles... Et ce, tout particulièrement au sein de l'Église catholique.

Une des raisons de cette situation est peut-être celle-ci. Les premiers disciples qui ont suivi Jésus et reconnu en Lui le Messie, se sont trouvés après sa mort face à une immense difficulté : comment présenter cet homme comme le Messie, alors qu'il était mort comme le pire des réprouvés ? Ce « scandale », cette pierre d'achoppement pour beaucoup, semble avoir voulu prendre sa revanche en devenant pierre angulaire de la croyance chrétienne.

 

   Un candide, rentrant dans une Église catholique, ferait rapidement le constat que cette religion est placée sous le signe de la croix, de la souffrance ; pas très ragoutant tout ça ! Rien ne lui laisserait paraître que le point final de la vie de Jésus est fait d'une joie immense, d'une immense espérance : Sa résurrection. Un autre choix aurait pu être fait dés le début : celui d'une mystique de la résurrection, de la joie, de la rencontre.

Cette « idéologie » de la souffrance, permettant de racheter ses péchés, de gagner son paradis, de nous associer par nos souffrances à celles de Jésus, tout cela est une construction intellectuelle.

Bien sûr que les récits de « la passion » sont emplis de douleur, de souffrances, de pleurs, mais cette fin tragique, c'est le destin de Jésus, cette mise sur la croix est la conséquence des décisions qu'Il prit devant les évènements et les hommes. Nulle part Il nous dit : cette épreuve que je vis, vous devez vous aussi la rechercher dans vos vies.

Si le Maître était mort tranquillement dans son lit, qu'elle mystique aurions-nous pu inventer ? La mystique de l'alitement, du polochon ou de l'édredon ? La pratique du chemin de croix se serait transformée par le parcours d'un lit porté par les pèlerins ? Á se demander si cette mystique de la souffrance ne sent pas quelque peu le souffre, tellement elle nous a éloignés de Lui, l'homme accueillant, souriant et tendre qu'Il était.

Cette apologie de la souffrance rédemptrice a été pendant des siècles vécus par toute la catholicité, elle a imprégné les sociétés, les écrits, le droit, la morale, les façons de penser et le destin des gens, et ce, tant que l'Église catholique fut rayonnante ; elle l'est sans doute encore dans certains pays. Même en France, nous en subissons encore les effets, pensons aux réticences que le corps médical a manifestées pour prendre en charge la souffrance des patients, il a fallu une loi pour faire avancer les mentalités.

Nous connaissons les déviances que cette approche doloriste eue comme conséquence dans les couvents et monastères, tous ces instruments de torture inventés : cilice, fouet clouté... Tout cela pour s'associer aux souffrances de Jésus. Ce cher marquis de Sade n'a rien inventé dans l'ordre des délires sadiques, tout était déjà dans les cartons depuis bien longtemps.

 

   Bien évidemment que Jésus est l'incarnation même du sacrifice, et nous savons que certains êtres, à son exemple, souffrent pour d'autres, pour une société, pour une époque, mais après tout, c'est leur choix, nous ne devrions à l'extrême ne jamais le savoir, cela nous protégerait de deux dangers : le premier, celui de les mettre sur un piédestal, ce qui est totalement contraire à leur fondamentale humilité, et deuxièmement, de vouloir en faire des exemples, des modèles qui nous fascinent, à qui nous voulons ressembler, comme un gamin veut imiter ses héros de BD. Le mimétisme est une erreur, tout particulièrement dans le spirituel. Jésus nous demande uniquement de vivre notre vie, comme Il vécut pleinement et totalement la sienne.

Combien de personnes ont quitté la voie chrétienne, ou n'ont jamais voulu s'y engager, parce qu'elles n'ont perçu que cette approche douloureuse et souffrante dans l'image qu'on leur montrait de la vie et de la personne de Jésus.

Jésus, en plus de son accueil aux plus pauvres, son aide aux plus démunis, a donné l'exemple d'un homme qui vécut sa vie au jour le jour, qui vit ce qui se présente, la joie comme la peine, la fête comme l'épreuve. Mais chacun de nous, sans même s'en apercevoir, vit ainsi, nous vivons ce qui se présente, sans en faire une élaboration intellectuelle, nous le faisons comme nous pouvons, et certains jours, nous le savons, ce n'est pas facile. Et nous devrions aller chercher plus de souffrance... ? Cela s'appelle du masochisme, non !

 

   Nous finirons par une parole de Monsieur Philippe, celle-ci nous déroutera peut-être, elle nous oblige à réfléchir, à détricoter ce qui, dans nos têtes, dans nos représentations, dans notre vouloir, associe Jésus à la souffrance, cette parole, la voici : « Il n'est pas venu exprès pour souffrir, mais pour nous montrer le chemin. »