Il n'y a pas eu de chute ni de péché originel

   Ceux d’entre vous qui ont lu le livre qu’Alfred Haehl a composé sur « la vie et les Paroles du Maître Philippe » ont trouvé dans ces pages des enseignements infiniment précieux et des encouragements à gravir le chemin douloureux et splendide de l’Amour.

Il est aisé de comprendre que tout ne pouvait pas être imprimé dans ce livre. On ne pouvait pas envisager un très gros volume ; et puis, il y a des enseignements par trop surprenants pour le degré d’évolution spirituelle et mentale où la plupart sont parvenus. Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire, est-il écrit, et Maeterlinck a dit fort sagement : « S’il est incertain que la vérité que vous allez dire soit comprise, taisez-là. »

Au reste, ce qui nous est demandé, ce n’est pas d’avoir telle ou telle théorie, telle ou telle connaissance, c’est d’aimer Dieu et le servir dans la personne du prochain. Monsieur Philippe n’a cessé de parler de l’amour du prochain. Aime ton prochain comme toi-même : tout est là.

   Parmi ces enseignements de Monsieur Philippe il en est un que je voudrais vous exposer. Mais je tiens immédiatement à attirer votre attention sur ceci : ce que j’ai à vous présenter est quelque chose d’entièrement différent de ce que vous avez entendu enseigner dans les églises et par les théologiens. Par conséquent, si vous voulez recevoir cet enseignement de Monsieur Philippe, il vous faut faire un effort d’intelligence, de bonne volonté. Aussi je vous demande de faire bien attention : le sujet en vaut la peine.

Je me propose donc de vous exposer ce que Monsieur Philippe a dit du péché originel, de la faute d’Adam et du Diable. Vous voyez d’emblée la grandeur du problème. Que devons-nous penser de celui que l’Ecriture appelle, en hébreu, Satan, l’Adversaire, l’Ennemi, en grec le Diable, celui qui désunit, l’Accusateur, le Calomniateur ?

 

Vous connaissez l’enseignement traditionnel. Le voici, en résumé :

Satan se rebelle contre Dieu.

Satan est vaincu et précipité dans l’Abîme.

Satan, pour se venger, séduit l’homme et devient son maître.

Le Christ remporte la victoire sur Satan et fournit aux hommes des armes pour le vaincre à leur tour.

A la fin des temps Satan tente de prendre sa revanche par le moyen de l’Antéchrist.

Quand à l’homme, par la suite du péché d’Adam, il est devenu prisonnier et esclave du Démon.

 

   Que pouvons-nous penser de ces points de vue qui, dès l’aurore de la théologie, ont soulevé d’ardentes polémiques ? D’abord il semble inouï que Lucifer, créé par Dieu semblable à lui-même, ait pu concevoir l’idée de se révolter contre son Créateur. Et puis, la Bible raconte que l’homme fut séduit par Satan et qu’il commit ce que l’Eglise appelle le péché originel. Il faut reconnaître que le récit de la Genèse, dont le caractère symbolique ne supprime nullement la difficulté, est malaisément acceptable.

   Parmi tous les arbres du Jardin d’Eden il en est deux : l’arbre de la Connaissance et l’arbre de la Vie, que l’Homme et la Femme ne doivent pas toucher. Bien entendu, l’Homme et la Femme succombent à la tentation. Qui de nous n’a pas pensé que si Dieu ne voulait pas que l’Homme acquît la Connaissance et l’Immortalité, il lui était facile de ne pas placer ces arbres dans l’Eden ou de mettre l’Homme hors de leur voisinage ? – la tentation, il est vrai, fut l’œuvre de Satan. Mais l’antique serpent n’a pas pu pénétrer dans le jardin et s’adresser à la Femme sans que le Maître du Jardin l’ait su ni l’ait voulu.

Donc, dès la première heure de la vie humaine, Dieu apparait comme la cause de la tentation. On n’est pas surpris de lire, dans les souvenirs des séances de Monsieur Philippe, que quelqu’un déclara un jour au Maître que Dieu est l’auteur de la tentation. Or Monsieur Philippe répondit : « Dieu n’est pas du tout l’auteur de la tentation ; bien au contraire. » il y a là quelque chose – que nous verrons – que l’enseignement traditionnel n’explique pas.

 

   Je continue l’exposé de l’enseignement traditionnel. Les théologiens, à commencer par St Paul, ont enseigné que le péché du premier homme – appelé originel – s’est transmis à tous ses descendants, si bien qu’en la personne d’Adam tous les hommes ont péché. Mes amis, ne trouvez-vous pas inouï que le péché, tout personnel, du premier Homme et de la première Femme, si énorme qu’il ait été, doive être payé collectivement par toute leur postérité, de génération en génération, pendant des siècles par milliers ? Tout ceci revient à dire que toutes ces explications des théologiens en réalité n’expliquent pas grand-chose. Or sur ces très graves problèmes Monsieur  Philippe a apporté la véritable indiscutable solution. En face des constructions des théologiens il a fait une simple et définitive déclaration. En réponse à une question il a dit : « La chute de l’homme. Il n’y en pas eu. » Vous le voyez, ce n’est pas compliqué. Mais il faut expliquer comment les choses se sont passées.

La théologie enseigne que la chute du premier Homme a eu un caractère moral, qu’elle a été une faute et qu’elle a contaminé toute l’espèce humaine. Or il n’y a eu ni chute ni péché. L’église enseigne que Dieu a créé des anges et qu’une partie de ces anges se sont révoltés contre Lui. Or il n’y a pas eu de révolte.

 

Qu’y a-t-il donc eu ? Voici ce que Monsieur Philippe a enseigné.

   A un moment donné Dieu a dit à une partie des anges : « Partez acquérir la connaissance. » Dieu les a donc envoyés à l’extrémité du Relatif, à charge par eux de remonter au travers de tout ce Relatif jusqu’à Lui. Avant de descendre dans la matière, les âmes vivaient dans le paradis dans l’état d’innocence, par conséquent de non-connaissance. En ceux que Dieu à choisis – c'est-à-dire les hommes – Dieu a mis le sentiment de l’intérêt personnel. Ne dites pas qu’en faisant cela Dieu est l’auteur du mal. L’intérêt personnel est l’aiguillon qui nous fait travailler, le moteur qui nous fait avancer. S’il n’était pas en nous, nous ne ferions jamais rien. Et c’est ainsi qu’il y a entre les êtres des différenciations. Les uns se sont attachés plus ardemment que d’autres à la poursuite des choses sensibles. Si l’homme n’était pas descendu, il ne connaîtrait rien. Descendu puis remonté, il est au-dessus des anges. C’est ainsi que tous nous reviendrons à notre point de départ.

Et Monsieur Philippe a ajouté : « Un certain nombre d’âmes sont restées dans le paradis, attendant pour plus tard ce que vous appelez la chute. »

 

Et Lucifer ?

   Notre vie n’a une valeur morale que si nos actes sont le résultat d’un choix. Un choix entre deux sollicitations égales et de sens inversés. Aussi Dieu a-t-il placé en face de Lui dans l’univers créé un être à qui Il a donné une puissance égale à la sienne – n gardant toutefois pour soi-même la Sagesse – et qui sollicite les créatures dans le sens opposé aux sollicitations de Dieu. Et Monsieur Philippe de déclaré : « Le démon a été créé pour nous faire avancer ; sans lui nous nous encroûterions. »

Jusqu’à la fin de la Création aura donc lieu l’immense dualité : Dieu attirant les créatures vers Lui, et Lucifer les attirant dans le sens opposé. Et le drame de la Création se joue dans le cœur de l’homme qui est appelé à remporter la victoire sur l’Adversaire et à revenir à Dieu. Lucifer est donc l’antagoniste de Dieu, mais il n’est pas Son ennemi. Il est son collaborateur indispensable. Monsieur Philippe a même dit cette parole extraordinaire : « il brûle de m’obéir. » Et lorsqu’après des siècles par milliers les créatures seront toutes revenues à Dieu, Lucifer, sa mission terminée, reviendra le dernier et alors se réalisera la parole de St Paul : Dieu sera tout en tous.

 

   Vous ne serez pas surpris, mes Amis, de l’histoire que je vais maintenant vous raconter. Monsieur Chapas rapporte qu’un jour Monsieur Philippe posa aux personnes présentes à la séance cette question : « si vous rencontriez le démon les mails liées derrière le dos, que lui feriez-vous ? » – Une  personne répondit : « On le tuerait. » Une autre : « On le tuerait pour anéantir le mal. » Monsieur Philippe dit alors : « Non, il ne faudrait pas le tuer, car Dieu a tout créé. Il a créé le démon pour nous faire avancer. Il faudrait, au contraire, lui tendre la main et faire tout ce que nous pourrions pour le ramener, mais ne pas lui faire de mal. Et demander à Dieu qu’il puisse s’améliorer. »

Mes chers amis, ce n’est pas ni Adam ni Lucifer qui nous ont mis dans la situation où nous sommes. C’est nous-mêmes et nous ne devons nous en prendre qu’à nous si notre situation n’est pas ce que nous aimerions qu’elle fût. Dieu nous a tout donné. Il nous a montré le chemin du retour, Il nous a envoyé des guides, des aides, Il nous a fait le don suprême : Jésus-Christ. Il nous place dans les meilleures conditions possibles pour travailler, pour nous élever. Chaque jour il nous donne des témoignages de Sa sollicitude et de Son amour.

Mes amis, acquérir la Connaissance, quand bien même cela impliquerait pour l’homme qui part à la conquête de la Lumière des erreurs et des fautes, ce n’est pas un mal, ce n’est pas un piège, c’est la voie ouverte devant la créature pour qu’elle revienne à son Créateur, c’est le moyen providentiel qui lui est donné de réaliser sa destinée éternelle.

 

   C’est donc sur une pensée de courage, sur une résolution de bonne volonté accrue que nous conclurons. Le Christ a dit : « Le vainqueur, je ferai de lui une colonne dans le Temple de mon Dieu et il n’en sortira jamais ; et je lui donnerai l’étoile du matin. »

 

 

                                                                                             Conférence d’Emile Besson, le 1er-X-1961.