Le procès de Jésus (fin)

II. Jésus devant Pilate

 

Après le procès ecclésiastique, le procès civil. Ici commence « Le chemin de la croix ». Anne et Caïphe sont l’incarnation de l’esprit conservateur et fanatique. Pilate est le type du sceptique frivole qui se rencontre souvent parmi les hommes d’Etat.

Pilate n’était pas son nom, mais son surnom. Il s’appelait Pontius. Il avait reçu le nom de Pilate à cause du javelot d’honneur (en latin pilum) dont lui ou un de ses ancêtres avait été décoré.

 

A l’époque du procès de Jésus il était depuis sept ans procurateur de Judée. Il possédait de grandes qualités d’administrateur. Les Juifs le trouvaient dur et méprisant ; mais il faut  reconnaître, à  la décharge de Pilate, qu’avec un peuple fanatique et intransigeant comme l’étaient les Juifs, la tâche d’un gouverneur était extraordinairement difficile Pilate s’en acquitta avec habileté. Il eut parfois à prendre des mesures rigoureuses. Mais ce que les Juifs  lui reprochèrent surtout —  et c’est l’accusation qui, trois ans plus tard, devait amener sa destitution —, c’est qu’il ne se prêtait pas assez complaisamment à leurs désirs d’intolérance et qu’il ne leur accordait pas assez facilement la condamnation de ceux qui s’étaient rendus coupables de crimes religieux.

Nous comprenons facilement par ce qui précède les dispositions de Pilate lorsque Jésus fut amené devant lui. Le Sanhédrin avait condamné Jésus à mort ; mais la sentence ne pouvait acquérir la force exécutoire que si elle était ratifiée par l’autorité romaine. Pilate professait à l’égard des juifs le dédain protecteur que les Romains avaient pour les peuples vaincus et il assistait, indifférent, à leurs querelles intestines auxquelles du reste il ne comprenait rien.

Aussitôt que Jésus comparut devant lui, il se rendit compte qu’il agissait là d’une de ces disputes religieuses qui passionnaient les Juifs, mais que lui avait en horreur. Dès les premiers mots de l’interrogatoire, il fut convaincu de l’innocence de Jésus et il acquit la certitude qu’il était victime de la haine du Sanhédrin. D’ailleurs, la majesté tranquille du prisonnier qui se tenait devant lui le dominait ; quelque chose se passait en lui qu’il n’avait encore jamais éprouvé : le sentiment de la véritable grandeur.

 

Pilate aurait dû mettre immédiatement Jésus en liberté. Mais c’est ici que le sceptique apparaît. Il voulait bien être juste, mais sans se compromettre. Et comme il avait peur de mécontenter les Juifs, il voulut leur donner quelques satisfactions. Et nous verrons que les prêtres exploiteront contre lui chacune de ces concessions, si bien que le gouverneur se fera le complice et l’instrument de ces Juifs  qu’il méprisait.

Apprenant que Jésus était galiléen, Pilate l’envoya à Hérode Antipas qui était alors en séjour à Jérusalem pour la fête de Pâque. C’était pour lui un moyen de décliner une responsabilité qui le troublait et, en même temps, une occasion de se réconcilier avec son supérieur hiérarchique avec lequel il s’était brouillé, sans doute pour un conflit d’autorité.

Depuis longtemps Hérode désirait voir Jésus, qu’il considérait seulement comme un faiseur de miracles, et il espérait lui voir accomplir quelque prodige. Mais, n’obtenant rien de Jésus, il se vengea de lui par le mépris et, pour se moquer de ses prétentions royales, il le fit revêtir d’un manteau blanc comme en portaient les rois Juifs — ce qui était une déclaration indirecte de son innocence.

Son subterfuge n’ayant pas donné de résultat, Pilate eut recours à un autre expédient. Comme il n’avait pas osé renvoyer Jésus comme innocent, il essaya de le faire relâcher comme un  malfaiteur libéré par grâce. En souvenir de la fête de Pâque, qui était la commémoration de la plus grande délivrance de leur histoire, les Juifs avaient l’habitude chaque année de renvoyer libre un prisonnier. Pilate s’efforça de faire bénéficier Jésus de cette coutume. Mais il ne réussit qu’à délivrer un homme qui s’était précisément rendu coupable de ce crime politique, la sédition, dont on accusait Jésus.

 

Cependant la foule, excitée par les prêtres, se mit à vociférer des cris de mort contre Jésus. Pilate s’était trop avancé dans la voie des concessions pour pouvoir reculer. Il se décida de donner à la sentence du Sanhédrin un commencement d’exécution et ordonna que Jésus fût battu de verges. La flagellation était le préliminaire du supplice de la croix : c’était déjà une pénalité horriblement dure. Le condamné, courbé en avant, était attaché par les mains à une colonne haute comme la moitié d’un homme, de façon à présenter aux verges son torse nu. Il était fouetté par quatre bourreaux avec des fouets de cuir, souvent armés de pointes ou de boutons  — et le nombre de coups n’étaient pas réglementé. Il arrivait que le patient tombait malade ou qu’il mourait de cette épreuve.

Pilate pensait provoquer la pitié d la foule et relâcher Jésus après cet outrage immérité. Mais ce supplice ne fit qu’augmenter la rage des prêtres comme la vue du sang excite la bête fauve. C’est alors qu’ils prononcèrent cette déclaration par laquelle ils achevaient de se déshonorer : Nous n’avons pas d’autre roi que César. Ainsi ils se faisaient les défenseurs de leur tyran ; ainsi ils désertaient la foi par laquelle leur nation avait vécu et proclamaient que leur seul roi n’était plus le Messie attendu, mais un empereur païen. C’est alors aussi qu’ils trouvèrent l’argument qui décida de leur victoire. Comme Pilate faisait de nouveaux efforts pour sauver Jésus, ils s’écrièrent : Si tu délivres cet homme, tu n’es pas partisan de César ; car quiconque se fait roi se pose en adversaire de César.

 

L’heure décisive est arrivée. Désormais Pilate se trouvait placé entre son devoir et son intérêt, entre ses obligations de magistrat et le souci de sa sécurité personnelle. Il voyait le Sanhédrin l’accuser auprès de l’empereur d’avoir pris un rebelle sous sa protection. Déjà une fois les Juifs s’étaient plaints de lui à Tibère et l’empereur leur avait donné raison. Dans la circonstance présente il s’agissait d’un crime de lèse-majesté et il savait que, si l’on portait contre lui une telle accusation, l’ombrageux César ne lui ferait pas grâce. Dès lors son attitude changea. Tant qu’il n’y avait en présence que sa conscience et la foule, il pouvait hésiter ; maintenant son intérêt était en jeu : l’hésitation devenait impossible. Périsse la justice, périsse la vérité pourvu que le fonctionnaire conserve sa place ! Il peut se laver les mains, il s’est fait le complice du plus grand crime de l’histoire. « Il abandonné Jésus aux Juifs pour être crucifié. »

 

 

Tel est, brossé à grand traits, l’un des aspects de la physionomie humaine du grand Drame. Mais la vérité historique n’est qu’une des faces — la face terrestre — de la Réalité essentielle. Plus haut et plus profond est le point de vue mystique. Il n’a pas été envisagé en ces articles. Mais Sédir l’a si souvent exposé, et d’une façon si puissante et si nouvelle, que nous ne pouvons que renvoyer le lecteur à ses ouvrages.

 

 

                   Bulletin des Amitiés spirituelles. Mai 1923.