Le procès de Jésus (2ème partie)

 
 

I.  Jésus devant Caïphe (suite)

 

Dans un ouvrage devenu très rare, deux juifs convertis au christianisme et devenus prêtes catholiques, les frères Lémann, ont étudié le procès de Jésus du point de vue de la jurisprudence juive (1).

Le Pentateuque et la Mischna, notamment le traité Sanhédrin, font connaître la législation criminelle des Hébreux. Les abbés Lémann en exposent les points essentiels :

1° Il n’y avait qu’un endroit à Jérusalem où l’on pût prononcer la peine capitale : c’était une salle située dans une des dépendances du Temple et qui s’appelait salle des pierres taillées (Gazith) (2). Cette coutume remonte à environ un siècle avant Jésus-Christ.

Le tribunal ne pouvait pas : 1° tenir séance le jour du sabbat ou un jour de fête 2°, ni la veille d’un sabbat ou d’un jour de fête (4) ; 3° poursuivre une affaire capitale pendant la nuit (5) ; 3° entrer en séance avant l’accomplissement du sacrifice du matin. (6).

Quand au témoins, ils devaient : 1° être au nombre de deux ou trois (7) ; 2° déposer séparément les uns des autres, mais toujours en présence de l’accusé (8) ; 3° promettre, avant de déposer, de dire la vérité (9) ; 4° les juges étaient tenus d’examiner très attentivement les témoignages (10) ; 5° quand les  témoins se contredisaient, le témoignage était sans valeur (11) ; 6° dans ce cas ils devaient subir la peine à laquelle eût été condamnée la personne qu’ils avaient calomniée (12).

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En ce qui concerne l’accusé : 1° il devait être interrogé et écouté avec bienveillance (13) ; 2° il ne pouvait être condamné sur sa seule déclaration (14) ; 3° il plaidait sa cause lui-même, toutefois les assistants avaient le droit de prendre la parole en sa faveur (15)

Quand un procès criminel devait se terminer par une condamnation à mort, les juges devaient : 1° différer jusqu’au lendemain la mise aux voix et le prononcé de la sentence (16) ; 2° pendant la nuit, se réunir deux à deux dans leurs demeures et recommencer en particulier l’examen du crime, les preuves apportées contre l’accusé et les raisons alléguées pour sa défense (17) ; 3° le lendemain ils prononçaient (18) et deux scribes transcrivaient les votes, ceux qui étaient favorables et ceux qui condamnaient (19) ; 4° le nombre de voix pour condamner devait excéder de deux le nombre des voix pour absoudre (20) ; 5° toute sentence de mort portée hors de la salle Gazith était frappé de nullité (21).

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Toutes ces règles de justice et de légalité ont été violées dans le procès de Jésus. Deux séances y furent consacrées : la première, dans la nuit du 14 nisan (mars), est racontée par les deux premiers et le quatrième évangéliste ; la seconde, convoquée au matin de ce même jour, est indiquée par les deux premiers évangélistes et racontée en détail par le troisième. Les abbés Lémann relèvent dans ce procès vingt-sept irrégularités que nous indiquerons brièvement.

 

  1. –  Le Sanhédrin s’assemble en séance publique (22), la nuit (23) ;
  2. –  après le sacrifice du soir ;
  3. –  le premier jour des azymes, veille de la grande fête de Pâque.

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Avant des ceux séances le Sanhédrin s’était réuni à trois reprises, en secret, pour statuer par avance sur le sort de Jésus : 1° au moment de la fête des Tabernacles (24) pour excommunier le Maître et les disciples ; 2° après la résurrection de Lazare (25), pour décider la mort de Jésus sans l’avoir entendu, sans avoir cité de témoins, pour faire cesser ses miracles et empêcher le peuple de croire en lui ; 3° le mercredi de la dernière semaine de Jésus (26), pour déterminer le moment où on le ferait mourir : c’est à ce moment que Judas l’Iscariote proposa de livrer son Maître «  à la première occasion favorable » (27). Caïphe avait donc été l’accusateur de Jésus et pourtant il l’interrogea (28) (IV. – irrégularité, car le Deutéronome (29) refuse à l’accusateur le droit de siéger comme juge). V. – Au lieu de présenter à Jésus un chef d’accusation, il l’interroge sur ses disciples et sur sa doctrine (30), afin de le surprendre par ses propres aveux. La réponse de Jésus fait ressortir cette illégalité : « Je n’ai rien dit en secret ; interroge ceux qui m’ont entendu. » (31). VI. – Sur cette parole, un valet soufflette Jésus au mépris de la loi.

VII. – Le Sanhédrin, ayant envoyé chercher des témoins (32), ne leur fait pas prêter serment de dire la vérité ; VIII. – puis n’examine pas à fond leurs dépositions. IX. – Subornant des témoins, ils tombent eux-mêmes sous le coup de la Loi qui punit les faux témoins. X. – Les deux témoins déposent ensemble et non séparément (33). XI. – Leurs témoignages auraient du être rejetés puisqu’ils étaient faux : Jésus n’avait pas dit qu’il détruirait le Temple ni même qu’il pouvait le détruire ; mais : Détruisez ce temple et je le rebâtirai en trois jours (34) –  et contradictoires : l’un chargeait Jésus d’un dessein d’attentat contre la religion et contre une propriété nationale (Je détruirai ce temple fait de main d’homme) ; le second prêtait à Jésus une parole de forfanterie (Je puis détruire le Temple de Dieu).

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XII. – Alors Caïphe renonce aux témoins, il prend leur place et se fait accusateur au lieu de juge. XIII. – Il défère à Jésus un serment : Je t’adjure par le Dieu vivant de nous dire si tu es le Christ. Cette adjuration, c’est aux témoins que la loi ordonnait de la faire, pour les obliger à dire la vérité ; elle était interdite à l’égard de l’accusé qui était alors placé dans l’alternative d’être parjure ou de s’incriminer lui-même.

XIV. – Après la réponse de Jésus, Caïphe déchire ses vêtements, ce que la loi interdit (35). XV. – Il accuse Jésus de blasphème sans avoir soumis sa réponse à l’examen très approfondi que commande la loi. XVI. – En parlant ainsi, lui grand prêtre, il prévient les avis des autres juges. (36). XVII. – Il proclame qu’on peut se passer de témoins (36). XVIII. – Il demande les suffrages publiquement et en général : Que vous en semble ? (37)

XIX. – La peine de mort a donc été prononcée sans délibération, XX. – et le jour même où le procès a commencé et non le lendemain comme la loi l’exige. XXI. – Les scribes n’ont pas recueilli les voix.

Aucun des juges présents ne proteste contre ces irrégularités, puisqu’ils sont unanimes à décider : Il a mérité la mort. Aucune voix ne s’élève en faveur de la défense. Il est vrai que Joseph d’Arimathée n’était pas présent à cette séance irrégulière (38) ; sans doute aussi Nicodème qui avait protesté – en vain – au cours d’une précédente réunion (39).

Alors Jésus est livré aux soldats et aux valets qui le couvrent d’outrage, ce qui est plus qu’une irrégularité au point de vue juridique.

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XXII. –Caïphe convoque à l’aurore du 14 nisan une séance, sans doute pour empêcher que soit frappée de nullité la sentence de mort prononcée de nuit contre Jésus. Cette séance a lieu aussitôt le jour, donc avant le sacrifice du matin, puisque les préparatifs de ce sacrifice ne commençaient qu’à l’aube (40).

Caïphe demande à jésus s’il est le Christ pour pouvoir l’accuser de se faire passer pour Dieu. XXIV. – Alors le Sanhédrin renouvelle le vote en masse interdit par la Loi. XXV. – Pas plus que la précédente séance il ne contrôle la réponse de Jésus. XXVI. – Il prononce de nouveau une sentence de mort que la loi l’obligeait à différer (41). XXVII. –L’arrêt de mort contre Jésus est nul puisqu’il a été prononcé dans la maison de Caïphe et non dans la Salle des pierres taillées qui est dans le Temple (42).

Une seule de ces vingt-sept irrégularités aurait dû suffire pour faire casser le jugement prononcé contre Jésus.

Dans un dernier article nous suivrons le Maître devant Pilate.

 

Bulletin des Amitiés Spirituelles. Mars 1923.

 

(1)  Valeur de l’assemblée qui prononça la peine de mort contre Jésus-Christ. A Paris, chez Poussielgue, 1876.

(2) Talmud, traité Sanhédrin, ch. XIV ; bab. Aboda zara, ch. I, fol.8.

(3) Beza, ch. V, par. 2.

(4) Sanhédrin, ch. IV, par. 1, cf. Ketouboth, fol. 24 ; Moed Katon, fol 63.

(5) Jer. Sanhédrin, ch. I, fol. 19 ; cf. bab. Sanhédrin, ch. X, fol. 88 ; Thamit, ch. III.

(6) Deutéronome XVII, 6 ; Nombres XXXV, 30.

(7) Daniel XIII, 51.

(8) Sanhédrin, ch. IV, par. 5.

(9) Deutéronome XIX, 18 ; cf. Sanhédrin, ch. IV, par. 5 ; ch. V, par. I.

(10) Sanhédrin, ch. V, par. 2.

(11) Deutéronome XIX, 18-21 ; Daniel XIII, 61-62.

(12) Josué VIII, 19 ; Sota, ch. I, par. 4.

(13) Sanhédrin, ch. V, par. 2.

(14) Job XXIX, 7-16, 17 ; Isaie I, 17 ; Daniel XIII; 46-48.

(15) Sanhédrin, ch. IV, par. I.

(16) Sanhédrin, ch. V, par. 5 ; cf. Lévitique XIX, 26.

(17) Sanhédrin, ch. V, n° 5.

(18) Sanhédrin, cf. IV, par. 3.

(19) Sanhédrin. Cf. IV, par . I ; cf. V, par 5.

(20) bab. Aboda zara, cf. IV, fol. 8.

(21) Matthieu, XXVI, 57 ;

(22) Marc XIV, 53. (Jean XIII, 30 ; XVIII, 3.

(23) Jean IX, 22.

(24) Jean XI, 45-56 ; cf. Jean XVIII, 14.

(25) Luc XXII, 1-3 ; Matthieu XXVI, 3-5.

(26) Luc XXII, 6 ; Matthieu XXVI, 16.

(27) Jean XVII, 19. Nous pourrions faire observer aux savants auteurs que nous citons que c’est Anne et non Caïphe qui interroge Jésus en premier lieu et que celui-là n’avait pas été accusateur avant d’être juge. Ce qui ne diminue que d’une unité le nombre des irrégularités commises au cours de ce procès.

(28) XIX, 16-17.

(29) Jean XVIII, 19.

(30) Sanhédrin, c. VI, par. 2 : « Nous avons pour fondement que nul ne peut se porter préjudice à soi-même. »

(31) Marc XIV, 55 ; Matthieu XXVI, 59-60.

(32) Marc XIV, 57 ; Matthieu XXVI, 60.

(33) Jean II, 19. L’Evangéliste prend soin de faire remarquer que Jésus parlait « du temple de son corps » (V.21).

(34) Lévitique XXI, 10.

(35) La formule du vote de chaque juge était : Moi, j’absous ; moi, je condamne (Sanhédrin, ch.V, par. 5).

(36) alors que la loi les exige et qu’elle prescrit de descendre dans les plus petits détails (Sanhédrin, ch. V, par. I).

(37) alors que la loi veut que chaque juge à son tour, absolve ou condamne (Sanhédrin, ch. XV, par. 5).

(38) Luc XXIII, 50-51.

(39) Jean VII, 50-52.

(40) Exode XXIX, 38-39 ; Josèphe : Antiquités juives, I. III, ch.X, par I.

(41) Commentant la parole d’Isaïe (I, 14) : Je hais vos fêtes et les ai horreur, Origène dit : C’est prophétiquement que Dieu prononça qu’il avait en horreur les fêtes de la synagogue ; car, en livrant Jésus à la mort le jour même de Pâque, les Juifs ont commis un crime. » (Commentarius in Joannem).