Le procès de Jésus

                                     

I. Jésus devant Caïphe

Chaque année le retour de la Semaine Sainte ramène l’attention des fidèles, et même des non-croyants qu’intéressent les grands problème de l’histoire, sur le procès qui se termina par la mort de Jésus. En complétant les récits des Evangiles par les renseignements fournis par l’historien juif Josèphe et par les Talmuds, il est possible de reconstituer la physionomie humaine de cet événement.

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Après son arrestation au jardin des Oliviers, Jésus fut conduit chez Anne, l’ancien grand prêtre, qui possédait une maison de campagne non loin de là. Anne avait été grand prêtre pendant sept ans ; mais il y avait dix-neuf ans qu’il avait été déposé par l’autorité romaine. Il avait été un personnage considérable dont l’influence avait été immense, car, après une si longue retraite, il conservait encore le titre de grand prêtre et c’était lui, en réalité, qui avait la haute main sur tout ce qui se faisait à Jérusalem dans le parti sacerdotal. Il était le beau-père de Caïphe, le souverain sacrificateur en exercice, et ce dernier ne faisait rien que par lui. On comprend donc que ce soit tout d’abord chez lui que Jésus ait été emmené.

De plus, on était au milieu de la nuit, Caïphe avait convoqué en hâte dans son palais les membres du Sanhédrin, afin de pouvoir faire comparaître l’accusé devant eux et de le faire condamner avant que le peuple pût être averti de ce qui avait été fait et empêcher peut-être par une manifestation l’exécution des projets du grand prêtre. Or le temps qu’emploieraient les membres de la haute assemblé pour se réunir, Anne voulait l’utiliser pour interroger Jésus. Son but était de se rendre compte du système de défense de Jésus, de savoir le nombre de ses partisans et, en même temps, de l’amener à prononcer une parole qui pût le faire condamner à coup sûr. Mais Jésus, sachant que cet interrogatoire n’était qu’un piège, ne fit que renvoyer le pontife à ceux qui avaient entendu son enseignement. Argument singulièrement fort, car les auditeurs, plus désintéressés, ont une autorité plus grande et méritent plus de créance que l’orateur lui-même.

Mais le Sanhédrin avait eu le temps de se rassembler. Anne envoya donc Jésus lié à son gendre Caïphe.

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Ce Caïphe, de son vrai nom Joseph, était un homme habile et rusé, tout dévoué aux Romains qui avaient trouvé en lui un auxiliaire précieux. Il était le grand-prêtre depuis huit ans déjà quand Jésus comparut devant lui et il resta en fonction trois ans encore. A une époque où les destitutions de souverains étaient si fréquentes que Saint Jean nous apprend qu’il y avait un nouveau grand prêtre à peu près chaque année, il est facile de se représenter les ressources de diplomatie que Caïphe dut déployer pour conserver sa charge pendant onze années.

D’ailleurs, nous verrons qu’il mena le débat avec une ruse et une adresse vraiment prodigieuses.

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Parmi les membres du Sanhédrin, les uns appartenaient au parti des saducéens, les autres au parti des pharisiens.

Les saducéens étaient l’aristocratie politique du peuple juif. A leurs yeux les croyances religieuses n’avaient qu’une valeur secondaire ; leur préoccupation était de détenir le pouvoir. Ils avaient horreur de toute nouveauté, de tout ce qui pouvait compromettre leur autorité. Et comme le temple, le clergé, le culte étaient la puissance suprême, ils s’étaient constitués les défenseurs acharnés de la Loi, du Temple et du Sacerdoce, héritant ainsi de l’autorité et de la gloire qui étaient attachés au sanctuaire. Le Temple était leur raison d’être. Sans le Temple ils n’étaient rien. Peu leur importait le régime politique sous lequel ils vivaient, pourvu qu’ils eussent la paix et l’influence. Ils étaient donc libéraux en politique et conservateurs en religion.

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Quand aux pharisiens, ils étaient les esclaves de la Loi qu’ils observaient à la lettre. D’autre part, comme la Loi ne prévoyait pas tous les cas, les pharisiens attachaient une grande importance à la Tradition, jusqu’à la mettre au-dessus même de la Loi. Leur dogme fondamental était l’espérance du Messie qui devait rétablir le Royaume de Dieu sur la terre et par cette espérance ils se consolaient d’être privés du pouvoir que détenaient les saducéens. Ces derniers, possédaient l’autorité, se désintéressaient des espérances vagues et lointaines du royaume messianique : c’est dire que les pharisiens s’ils étaient rigoristes en morale, étaient libéraux en religion et conservateurs en politique. Ils étaient donc l’inverse des saducéens. (1)

Or Caïphe voulait faire condamner Jésus par le Sanhédrin tout entier. On voit que la difficulté était grande. Mais, avec une diplomatie diabolique, Caïphe avait tout prévu. Sous l’inspiration évidente de beau-père Anne, il avait préparé de longue main l’interrogatoire de Jésus. Les grands prêtres tenaient leur victime ; ils étaient bien décidés à ne pas la laisser échapper.

Caïphe commença par indisposer contre Jésus les saducéens en faisant venir des témoins qui accusèrent Jésus d’avoir dit : « Renversez ce temple et, en trois jours, je le relèverai. » Or le Temple faisait vivre les prêtres. Détruire le Temple, c’était les détruire eux-mêmes. Du reste blasphémer la maison de Dieu, c’était blasphémer Dieu.

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Cette accusation, qui avait mis les saducéens hors d’eux, avait laissé indifférents les pharisiens, dont la vie ne gravitait pas autour du Temple. Le souverain sacrificateur posa donc à Jésus cette question solennelle : « Par le Dieu vivant je t’adjure de nous dire si tu es le Messie, le Fils de Dieu ! » Refuser de répondre, Jésus ne le pouvait. Il voulut rendre un suprême témoignage à sa mission divine : « Tu l’as dit ! » et, pour qu’il n’y eût dans l’esprit de ses auditeurs aucun doute sur sa véritable identité, il reprit, en se l’appliquant, la parole célèbre du prophète Daniel et il ajouta : « Je vous le déclare, désormais vous verrez le Fils de l’Homme siégeant à la droite de la Puissance de Dieu et venant sur les nuées du ciel. »

Que Jésus se fasse passer pour le Messie, Caïphe et les saducéens ne s’en souciaient nullement. Tout ce qu’ils demandaient, c’est qu’on ne portât pas atteinte à leurs privilèges. Mais il en allait tout autrement des pharisiens : toucher à ce qui était leur suprême espérance, se déclarer le Messie et Fils de Dieu, c’était pour eux un crime sans nom. Et, comme ils se soulevaient dans leur fureur, Caïphe joua la comédie de l’indignation ; lui que la colère des pharisien laissait indifférent, il déchira ses vêtements comme s’il eut été profondément affecté et il s’écria : « Il a blasphémé ! » Et l’assemblée toute entière prononça : « Il mérite la mort. »

Le but était atteint : Jésus était condamné par le Sanhédrin, à l’unanimité.

Mais voici peut-être ou l’habilité de Caïphe atteint son plus haut degré. En faisant condamner Jésus comme faux Messie, Caïphe pouvait transformer le délit religieux pour lequel il l’avait frappé en un crime politique ; il pouvait livrer Jésus à Pilate, le gouverneur romain, comme un séditieux ayant prétendu à la couronne. De la sorte il se mettait lui-même à l’abri et si un jour, dans l’avenir, on lui reprochait la mort de Jésus, il pouvait répondre : « Ce n’est pas moi qui l’ai fait mourir, c’est Pilate ! »

Et l’on comprend cette déclaration de Jésus au gouverneur romain : « Celui qui m’a livré à toi est coupable du plus grand crime. »

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Toutefois, dans ce procès si habilement mené par Anne et par Caïphe, on peut relever un grand nombre d’illégalités commises au mépris de la loi et de la jurisprudence juives. Ce sera l’objet d’un prochain article.

 

 

1) CF. Ed. Montet : Essai sur l’origine des partis saducéens et pharisien. Paris 1883.

 

 

                                                                                         Bulletin des Amitiés Spirituelles. Mars 1923.