Courriel I

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Georges
 
Mais qui était-il, me demandes-tu ? Nous ne parlons pas ici de sa personnalité sociale, elle importe peu.
Cette question, avec mon ami de longue date Benjamin, nous nous l’étions rapidement posée.
Qui pouvait-il être ? Comme je te l’ai dit, son rôle dans la société ne nous renseignait en rien. Marié, père d’une famille … recomposée, ayant eu une vie affective un peu chaotique, comme bien de nos contemporains.
 
Jusqu’à un certain âge différentes professions exercées, qui paraissaient de peu d’importance pour lui ; la seule raison en étant de pouvoir faire vivre les siens et de payer les factures, comme il aimait à le dire.
 
Des frères et des sœurs ? Oui. Non, je ne crois pas qu’aucun des membres de sa famille où il naquit ne perçu grand chose, à l’exception de son père, que je n’ai pas connu, mais dont je pressens que sans paroles, dans le bruit assourdissant de notre monde affolé, leurs âmes conversaient, devant nos yeux et nos oreilles closent comme persiennes en été.

v 

Il ne faisait partie d’aucun groupement spirituel ou philosophique. Tu sais, il revendiquait sa liberté, et sa liberté d’esprit tout particulièrement. Il ne voulait s’aliéner à aucun groupe quel qu’il soit.
Simplement, il promenait son être spirituel dans les allées longues et sinueuses de la matière et de l’illusion.
Il aurait voulu être paysan, laboureur sans doute, essentiellement ; pas agriculteur non, trop sophistiqué : paysan simplement. Cela correspondait mieux à son aspect rural, simple ; presque rustique et bien terrien.

Une image me vient : il tient fermement les bras d’une charrue tirée par deux chevaux. Le soc pénètre la glèbe, dure, froide ; comme au matin du monde.
Ses muscles se tendent, la tension intérieure est au sommet… Le travail a commencé.
Brisant les mottes de nos cœurs, ouvrant des sillons dans nos âmes ; il permet à celui qui, derrière lui, veille, à quelques pas, le Semeur, le Jardinier de la Madeleine, d’y jeter les graines de l’Amour.
Les raies du soleil l’attaquent, la chaleur l’accable.

Coiffé de son chapeau de paille, accompagné de la nature qui l’observe et le soutient, il poursuit sa marche monotone et grandiose.
Le soir vient, ses gestes sont plus lourds, ses paupières lassent. La nuit descend sur son ombre. Bientôt il sera trop tard.
 
Derrière lui le Semeur, toujours à quelques pas… silencieux, tenant en bandoulière le sac contenant les graines du Père.
 
Il ralentit, arrête sa marche, tourne un peu le visage. Il résiste à la violence de son cœur qui voudrait le détourner de ce champ, pour presser contre lui le Corps Divin de celui qu’il aime par dessus tout.
Ses yeux sont comme affolés par la lutte, ses mains sont saisies du tremblement de ce désir… puis… plus rien.
 
Le corps immobilisé, il sent sur lui le regard, les yeux de son Maître appuyant affectueusement sur son épaule, pour l’engager à avancer encore un peu, avant que la nuit, borne finale du temps, ne dresse sa stature définitive.

v

Oui, voila comment il m’apparaît en cet instant. Tu peux déjà constater qu’à cette évocation il déborde très largement du cadre du quidam moyen.
Mais nous y reviendrons une autre fois si tu veux bien.
 
Revenons ici. Tu es tombé en amour me dis-tu. C’est un événement chez un célibataire de vieille souche comme toi. Il y avait eu ton mariage avec Elisabeth bien sûr, mais cela remonte à si loin…
« Vous apprenez à vous découvrir » : cette phrase est touchante. On y entend un appel à se dé-couvrir, à ôter de soi tout ce qui empêche notre nudité première de se dévoiler.

Et pourtant elle est si belle, dans sa radieuse innocence.
Voilà que je fais encore le poète, incorrigible que je suis.
 
Allez je t’embrasse.
 
 
                         Ton ami